Jérôme France, Finances publiques, intérêts privés dans le monde romain. Extrait.

Jérôme France, Finances publiques, intérêts privés dans le monde romain, Ausonius, coll. Scripta Antiqua, broché, 648 pages, 30 €.

Cet ouvrage rassemble plus de vingt articles écrits par un spécialiste de la fiscalité romaine, auxquels s’ajoute le texte inédit de son mémoire d’habilitation consacré aux personnels de l’administration financière de l’empire romain. S’adressant à tous ceux qu’intéresse l’histoire de cette construction hégémonique qu’on a souvent présentée comme un modèle de rapacité, ce recueil n’offre pas seulement une immersion dans le monde peu populaire des publicains et des percepteurs d’impôt.

Extrait : « Verrès et le « blé réquisitionné » des Siciliens.

Premier vol : l’argent des publicains

Le premier de ces trois vols est lié au transfert de ces fonds pour lequel, à cette époque, l’État romain utilisait les services des sociétés de publicains. Cette opération portait en latin le nom de permutatio et en Sicile, c’était la société des pâturages (pascua) et des douanes (portoria) qui s’en occupait. S’il est possible que Rome ait pu percevoir des intérêts en rétribution de l’argent qui était confié à ces sociétés, le taux ne devait pas en être très élevé, et il semble à entendre Cicéron que le Sénat devait souvent leur en faire remise. C’est la pratique qu’il juge la plus convenable et à laquelle il oppose la conduite de Verrès qui a carrément exigé des publicains un intérêt de 2% par mois soit 24% par an, le double de l’intérêt considéré comme normal, un taux franchement usuraire.

Mais Cicéron n’accuse pas seulement Verrès de ne pas avoir respecté les usages vis-à-vis des publicains, ce qui pourrait à la rigueur trouver une justification dans la situation très critique des finances publiques à ce moment-là. S’adressant à lui, il l’interroge ainsi, en déguisant à peine sous une fausse question une accusation de péculat : « Et tout d’abord voici ce que je te demande : as-tu, toi à qui les publicains, d’après des lettres de Carpinatius, ont adressé leurs remerciements, as-tu, sur les fonds publics prélevés sur le Trésor, sur les contributions du peuple romain affectées à l’achat de grain, as-tu perçu un profit, as-tu compté pour toi deux pour cent mensuels ? » (§165). A l’appui de cette accusation, Cicéron déclare ne pouvoir produire ni le témoignage des publicains ni la correspondance échangée entre les responsables de la société. Comment cela se fait-il ? Pour les publicains, ils semblent avoir été habilement circonvenus par Verrès avec la complicité de l’un d’entre eux, le dénommé Carpinatius, dont le rôle a été apparemment déterminant. Il était le promagister, c’est-à-dire le représentant à Syracuse de la société de la scriptura Siciliae et du portus de Syracuse. En tant que tel, il avait envoyé à sa société, dont le siège se trouvait à Rome, quelques lettres dans lesquelles il se plaignait des agissements de Verrès ; mais ensuite il avait changé son fusil d’épaule et s’était acoquiné avec lui. Pour complaire à son nouvel ami et corriger l’effet que ses premières lettres avait pu produire à Rome, il en avait envoyé une série d’autres où il insistait au contraire sur les mérites du gouverneur et sur les services qu’il avait rendus à la société (ces lettres-là furent certainement produites par la défense). Et lorsque Verrès quitta la Sicile, il invita, comme c’était l’usage, les publicains à venir lui faire leurs remerciements, ce à quoi ils se plièrent autant par prudence que par intérêt. C’est pour cette raison certainement que Cicéron dit ne pas pouvoir compter sur leur témoignage au moment du procès. Quant à la correspondance qu’il ne peut présenter, il s’agit certainement des premières lettres de Carpinatius, et d’autres, envoyées par un nommé Canuleius, employé des douanes au port de Syracuse, qui s’était plaint de ce que Verrès avait expédié des objets volés sans acquitter de droits de douane, et que ce dernier s’était employé à faire disparaitre des archives de la société par l’intermédiaire d‘un de ses amis, alors magister, c’est-à-dire l’un des présidents, de la société.

Cicéron avait cependant pu retrouver, sans doute lors de son enquête, une précieuse lettre envoyée à Carpinatius par P. Vettius Chilo. Ce personnage, l’un des magistri de la société de la scriptura et du portus, est aussi le seul témoin qu’il peut citer à ce moment du procès. Le lettre en question a été trouvée à Syracuse dans la correspondance de Carpinatius, et aussi à Rome dans celle de son collègue L. Tullius où elle se trouvait vraisemblablement à titre de copie. Cette lettre figure dans le dossier d’accusation sous une cote qui indique qu’elle émane en fait non seulement de P. Vettius mais des trois directeurs : LITTERAE MISSAE P. VETTI, P. SERVILI, C. ANTISTI MAGISTORUM. On peut supposer qu’il s’agissait d’une réponse aux premiers courriers de Carpinatius (ceux qui dénonçaient les méfaits de Verrès) et Vettius y écrit qu’il examinera de près la manière dont Verrès rendra ses comptes au Trésor, afin que si l’argent produit par les intérêts exigés n’est pas versé au peuple, il soit rendu à la société. Il paraît donc extrêmement probable que c’était bien là un des abus dénoncés par Carpinatius dont, comme on le voit, les responsables de la société avaient été prévenus et pour lesquels ils voulaient s’assurer qu’il ne donnait pas lieu à un profit personnel (§167). » p.397-398.

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Eugène Delacroix - Cicéron accuse Verrès (1838-1847). Coupole de la bibliothèque de l'Assemblée nationale.

Eugène Delacroix - Cicéron accuse Verrès (1838-1847). Coupole de la bibliothèque de l'Assemblée nationale.

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