Jacques Jouanna, Hippocrate. Extrait.

Jacques Jouanna, Hippocrate, édition mise à jour, Les Belles Lettres, broché, 728 pages, 19 €.

Considéré comme le père de la médecine, Hippocrate de Cos s'est vu crédité d'une biographie semi-légendaire et d'une oeuvre aux contours mal définis. Elle reste cependant l'un des monuments les plus riches et les plus impressionnants de l'éveil de l'esprit scientifique en Grèce ancienne.

Extrait : « La réflexion des médecins hippocratiques sur la santé

La santé est une notion qui revient souvent sous la plume des médecins hippocratiques. On dénombre plus de sept cents emplois des termes grecs désignant la santé (hygiès, hygieia). Certes, les mots grecs recouvrent un concept qui n’est pas totalement comparable au nôtre. Le concept grec de la santé est à la fois plus restreint, dans la mesure où il a une valeur positive et désigne la « bonne santé », et plus large, car il désigne également la « guérison ». Du moment que ces mots grecs appartiennent aussi au vocabulaire de la guérison, il est naturel de les rencontrer sous la plume d’un médecin. Mais, s’ils apparaissent aussi fréquemment, c’est également parce que les médecins hippocratiques ont réfléchi sur la santé et sur les rapports entre la santé et la maladie.

La santé était, au temps d’Hippocrate, la valeur suprême aux yeux du peuple comme des médecins. Le jugement du peuple était répercuté par la poésie. Une chanson de table que l’on attribue soit à Simonide, soit à Épicharme, tous deux poètes des VIe-Ve siècles, et à laquelle Platon fait plusieurs fois allusion, établit une hiérarchie entre les biens que l’homme peut désirer et place en tête la santé avant la beauté et la richesse : « La santé est le plus grand des biens pour l’homme mortel ; le second est d’être beau ; le troisième est d’être {454}riche sans avoir usé de la ruse ; le quatrième est d’être dans la force de l’âge avec ses amis. »

La santé a été considérée par les Grecs comme un bien si grand qu’ils l’ont divinisée. Il existe en effet une déesse Hygie, hypostase de la santé, dont le culte s’est développé à partir du Ve siècle en relation avec celui d’Asclépios. Elle est la fille la plus vénérée du dieu de la médecine. Les poètes ont composé des hymnes en son honneur. Les sculpteurs l’ont représentée soit aux côtés d’Asclépios, soit seule avec le serpent sacré du dieu qui l’entoure et qu’elle nourrit. À l’Asclépiéion de Cos, au IIIe siècle avant J.-C., elle faisait partie d’un groupe, sculpté par les fils de Praxitèle, représentant toute la famille d’Asclépios : Hygie était représentée à côté d’Asclépios qui la touchait de sa main droite.

Les médecins ne s’opposaient pas à cette place de choix accordée à la santé par l’opinion générale. Ils en étaient, au contraire, les défenseurs vigilants. Quand le sophiste Gorgias définit la rhétorique comme la science des discours qui portent sur les affaires humaines les plus importantes, Socrate lui fait remarquer que les médecins ne manqueraient pas de contester ses dires. Voici le petit dialogue fictif que Socrate rapporte à cet effet :

« Le médecin dirait tout d’abord : “Socrate, Gorgias te trompe : ce n’est pas son art qui produit pour l’homme le plus grand bien ; c’est le mien.” Et si je lui disais : “Qui es-tu donc, pour parler de la sorte ?”, il me répondrait, je suppose, qu’il est médecin. — “Que veux-tu dire ? C’est l’objet de ton art qui est le plus grand des biens ?” Sur quoi il me répondrait : “Comment, Socrate, ne serait-il pas le premier de tous quand c’est la santé ? Quel bien est plus grand pour

les hommes que la santé ?” »

Certaines déclarations des médecins hippocratiques corroborent ce portrait du médecin esquissé par Socrate. « Il ne sert de rien d’avoir des richesses ni aucun des autres biens sans la santé », affirme l’un d’entre eux ; « la santé {455} est ce qui a le plus de prix », dit un autre. Quant à la déesse Hygie, elle est présente dans la liste des divinités guérisseuses que le disciple invoque en tête du Serment : « Je jure par Apollon médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et par toutes les déesses. » Même si cette référence à Hygie n’a aucune incidence sur la pratique médicale, elle confirme l’importance que les médecins hippocratiques accordaient à la santé.

Médecine hygiénique et médecine sportive

Étant un bien précieux, la santé doit d’abord être préservée. Sur la façon de conserver la santé, tel est le titre d’un long traité de Galien, selon qui la médecine comprend deux parties, préserver la santé et rétablir la santé. À l’époque d’Hippocrate, la médecine préventive n’est certes pas encore aussi développée. Il n’existe pas de traité conservé qui soit exclusivement consacré au régime des gens en santé. Toutefois, certains développements de la Collection hippocratique portent sur le régime des gens bien portants. La dernière partie du traité de la Nature de l’homme expose le régime qui lui paraît le meilleur pour rester en bonne santé ; et par régime, il faut entendre non seulement le régime alimentaire, mais aussi les exercices et les bains. Ce régime, adapté à chacun, varie suivant les saisons :

« On doit adapter le régime à l’âge, à la saison et aux constitutions, en s’opposant au règne des chaleurs et des froids. C’est en effet la meilleure méthode pour être en bonne santé. »

Le traité du Régime consacre aussi un long chapitre au régime à suivre selon les saisons quand on est en bonne santé. Le développement présente des analogies avec celui de la Nature de l’homme, mais il est plus complexe. Cette tradition sera poursuivie au IVe siècle par le médecin {456} Dioclès de Caryste, surnommé le « jeune Hippocrate », dont on a conservé un long fragment détaillant le régime à suivre au cours de la journée depuis le réveil jusqu’au coucher, régime qui, là aussi, varie suivant les saisons. En bref, il existait déjà dans la Grèce classique une médecine hygiénique. » p.453-456.

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Mosaïque représentant Hippocrate dans l’Asclepieion de Kos, avec Asclépios figurant au centre de la scène.

Mosaïque représentant Hippocrate dans l’Asclepieion de Kos, avec Asclépios figurant au centre de la scène.

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