Rutilius Namatianus, Retour en Gaule. Extrait.

Rutilius Namatianus, Retour en Gaule, texte introduit et traduit par Jean Vessereau et François Préchac, Les Belles Lettres, broché, XXXII-72 pages, 15 €.

Membre de l'aristocratie païenne du Bas-Empire, Rutilius Namatianus quitte Rome en 415 par la mer pour rejoindre vraisemblablement la Narbonnaise et compose un journal versifié retraçant son voyage le long de la côte, poème entrecoupé de divers développements : éloges de parents et d'amis, invectives contre ceux qui menacent l'Empire et remarques didactiques.

Extrait : « Humide de rosée, l’aurore brillait dans un ciel empourpré ; nous déployons nos voiles qui dociles à la brise se gonflent de biais. Quelque temps nous évitons le rivage où le Munio s’étale sur des bas-fonds, dangereux mouillage où une modeste embouchure agite les eaux sans trêve. Puis nous apercevons Graviscae avec ses toits clairsemés, lieu qu’en été l’odeur des marais infecte souvent. Mais les alentours boisés verdoient sous d’épaisses forêts et l’ombre des pins ondoie sur la bordure des flots. Nous distinguons d’antiques ruines que ne garde personne et les affreuses murailles de Cosa déserte. J’ai honte d’exposer la cause ridicule de son malheur, au milieu de choses sérieuses, mais je regretterais de tenir caché un sujet de rire. On raconte que jadis les habitants, émigrants involontaires, quittèrent leurs foyers infestés par les rats ! J’aimerais mieux croire aux désastres essuyés par la cohorte des Pygmées et aux ligues formées par les grues pour leurs guerres habituelles.

Non loin de là nous gagnons le port désigné d’après Hercule ; le jour baisse et aussitôt le vent mollit. Au milieu des restes d’un vieux camp nous devisons à nouveau, de la fuite hâtive de Lépidus en Sardaigne. C’est en effet sur les rivages de Cosa que l’ennemi du sang Romain fut chassé par Rome marchant sous les ordres de Catulus. Cependant il était pire encore, cet autre Lépidus qui dans la guerre civile soutint une guerre impie avec ses deux collègues et qui écrasa la liberté, — rendue à Rome par la bataille de Modène — sous des troupes de renfort aux yeux de la Ville terrifiée. Un troisième osa attenter à la paix ; il reçut le coup fatal que méritent ces malfaiteurs sinistres. Un quatrième voulut se glisser au trône des Césars ; il subit le châtiment d’une impure liaison. Aujourd’hui encore…, mais la renommée saura mieux que nous se plaindre de nos contemporains : laissons la postérité juger et flétrir cette race pernicieuse. Faut-il croire que de certains noms entraînent certaines moeurs ? ou bien qu’à certaines moeurs sont attachés certains noms ? Quoi qu’il en soit, c’est, dans les Annales du Latium, une étrange série de coïncidences qui ramène si souvent l’attentat armé des Lépidus.

Les ténèbres ne sont pas encore dissipées quand nous nous confions à la mer ; de la hauteur voisine se met à souffler un vent favorable. Au milieu des eaux s’avance le mont Argentarius dont le double sommet domine deux baies azurées. Franchi en largeur l’étranglement de ses collines mesure deux fois trois milles ; leur pourtour sur mer en comprend trois fois douze. Ainsi entre deux bordures de vagues, son rivage baigné par deux mers, l’Isthme de Corinthe partage le gouffre Ionien. Nous avons peine à suivre en bateau tous les contours de la falaise émiettée en récifs ; et la manoeuvre, attentive aux sinuosités du chemin, ne va pas sans de laborieux efforts. Avec les multiples changements de direction, le vent, à chaque fois, change aussi : les voiles qui nous avaient aidés tout à l’heure, nous retardent soudain.

Au loin, j’admire les cimes boisées d’Igilium : je n’ai pas le droit de la frustrer de l’hommage dû à sa gloire. C’est elle qui naguère protégea ses propres forêts, soit par sa situation naturelle, soit par le génie tutélaire de son maître, lorsque avec son modeste détroit elle fit échec à des armes victorieuses, comme si une vaste étendue de mer la séparait du continent. C’est elle qui accueillit de nombreux citoyens chassés de la Ville mise à sac ; c’est ici que las, ils quittèrent leur frayeur pour la certitude du salut. Mainte région maritime — au cours d’une guerre continentale — avait été ravagée par des cavaliers qui, forçant leur nature, s’étaient fait craindre à bord. Il est historique (ô merveille) que, par le caprice des décisions du sort, un même port se trouva si près pour les Romains, si loin pour les Gètes.

Nous arrivons à l’Umbro, fleuve qui n’est pas sans renom ; son embouchure offre un asile sûr aux navires en détresse, tant son lit est toujours accessible par la persistance de son courant chaque fois que se déchaîne sur la mer une violente tempête. Ici, je voulais aborder sur cette rive tranquille ; mais les matelots désirent aller plus loin et je les suis. Dans cette course précipitée, la brise et le jour nous manquèrent à la fois : il n’est plus possible d’avancer ni de reculer. Le sable du rivage nous fournit un campement pour le repos de la nuit ; le feu du soir nous est procuré par une forêt de myrtes. Nous dressons nos rames pour élever une petite tente ; une gaffe était jetée en travers, en manière de faîte improvisé.

La lumière avait reparu. Avançant à force de rames, nous croyons rester sur place ; mais la proue va bien de l’avant, car la terre s’éloigne. Devant nous se présente l’île fameuse par les mines des Chalybes, Il va, dont le produit ne le cède pas en richesse au minerai du Norique, ni n’est inférieur à celui que le Biturige traite dans ses vastes fournaises, ni aux masses de fer que la Sardaigne fait couler des morceaux de son sol. Les peuples reçoivent plus de bienfaits de la terre féconde, qui crée le fer, que du gravier jaune du Tage espagnol. L’or meurtrier n’est bon qu’à créer le vice : l’amour aveugle de l’or conduit à tous les crimes. L’or offert en présent vient à bout des liens d’un hymen légitime ; le sein de la jeune fille s’achète par une pluie d’or. Vaincue par l’or, la fidélité trahit les villes les mieux défendues ; l’abus scandaleux de l’or déchaîne les fureurs de la brigue elle-même. Mais au contraire, c’est avec le fer que se cultivent les campagnes en friche, avec le fer que l’homme trouva son premier moyen d’existence. Les générations des demi-dieux qui ne connaissaient pas Mars bardé de fer, se défendaient avec le fer contre les bêtes féroces. À la main de l’homme, il ne suffit plus de s’employer désarmée, il faut encore ces autres mains que sont les armes de fer. Voilà quelles pensées me consolaient de la lenteur fastidieuse du vent, tandis que la chiourme, en variant le ton, allait répétant son banal refrain. » p.14-17.

COMMANDER CE LIVRE

Rutilius Namatianus, Retour en Gaule. Extrait.
Rutilius Namatianus, Retour en Gaule. Extrait.
Rutilius Namatianus, Retour en Gaule. Extrait.
Retour à l'accueil