Pic de la Mirandole, Les 900 conclusions. Extraits.

Pic de la Mirandole, Les 900 conclusions. Précédé de La condamnation de Pic de la Mirandole par Louis Valcke, édition critique, traduction française et notes par Delphine Viellard, bibliographie et tables par Nicolas Roudet, Les Belles Lettres, Collection Miroir des humanistes, broché, 384 pages, 35 €.

Première édition intégrale bilingue critique des « 900 thèses dialectiques, morales, physiques, mathématiques, métaphysiques, théologiques, magiques et cabalistiques, incluant tant ses thèses que celles qu’ont approuvées les sages Chaldéens, Arabes, Hébreux, Grecs, Égyptiens et Latins », qui ont valu la célébrité à Jean Pic de la Mirandole. Ce livre fournit au lecteur curieux les clés indispensables pour pénétrer dans les arcanes de la philosophie scolastique au tournant de l’humanisme et de la cabale chrétienne.

Extrait de La condamnation de Pic de la Mirandole par Louis Valcke : « Condamnation des Conclusions

Quant aux Conclusions, malgré le scandale auquel elles donnèrent lieu dans l’immédiat, elles allèrent rapidement tomber dans l’oubli ou sombrer dans le ridicule. Qui donc peut avoir la prétention de « commettre » un syllabus de 900 thèses, couvrant l’ensemble de la connaissance humaine ? Et le style rébarbatif des Conclusions, en contraste total avec les élégances de l’Oratio, comme d’ailleurs aussi l’aridité toute scolastique des thèmes abordés, aura pour effet de lasser rapidement même les lecteurs les plus bienveillants.

Malgré la sympathie initiale qu’Innocent VIII portait au jeune homme, l’arrogance de celui-ci – il n’avait que 23 ans ! – ameuta les milieux du Vatican. Quelques rares amis, comme le poète

Michele Marullo, que Pic avait rencontré à Pavie, resteront fidèles à Pic et persisteront à se montrer favorables à son entreprise. Même Ficin ne résista pas à l’envie de souligner qu’un tel débat est seulement question de mémoire, ce que Pic, disait-il, devrait indiquer en ajoutant une thèse, en laquelle il affirmerait que, selon Platon, toute connaissance n’est que réminiscence. Quant à Barbaro, après quelques éloges bien tournés, il se désintéressa de l’entreprise.

Bientôt une cabale se monta contre Pic à laquelle celui-ci tente de répondre en insérant les sections supplémentaires au texte initial de l’Oratio, que nous avons déjà discutées. Rien n’y fit et le 20 février 1487, par le bref Cum ex iniuncto nobis, le pape nomma un comité d’enquête composé de 16 membres, qui devait faire un rapport sur l’orthodoxie des thèses, la tenue du débat proprement dit étant reportée sine die.

De prime abord, la composition de cette commission semble offrir de bonnes garanties d’impartialité à l’égard de Jean Pic. Ses seize membres semblent refléter la diversité des courants philosophiques et théologiques de l’époque. La majorité d’entre eux est italienne, mais on compte également un ou deux Espagnols, plusieurs Irlandais, un Français et un Belge, Jean Monissart, évêque de Tournai, qui assumera la présidence. Quant à la représentation des différents ordres religieux, avec les orientations théologiques propres à chacun d’eux, elle aussi paraît suffisamment équilibrée. Sont présents, en effet, le Général des frères mineurs et celui des servites, le Procurateur des augustins et le Vicaire général des dominicains. On note pourtant une certaine prépondérance des franciscains, représentés par leur Général et par les deux évêques irlandais, tandis que les dominicains ne sont que deux. Cependant le personnage-clé de la Commission, tout à la fois son éminence grise et sa cheville ouvrière, semble bien avoir été l’Espagnol Pedro Garsias, évêque d’Alès, homme à la personnalité puissante, dominant aisément les débats et les conduisant ainsi dans le sens qui lui convient. Cette autorité naturelle de Garsias se trouvait encore renforcée par le fait que, au sein de la Commission, il était le plus qualifié, tant sur le plan théologique que sur le plan académique en général. Il avait étudié à la Sorbonne et était maître-ès-arts et maître en théologie. Cette formation parisienne lui permettra, plus qu’à tout autre, de comprendre l’arrière-plan théologique et philosophique des thèses proposées par Jean Pic, d’en dégager les implications épistémologiques et d’en mesurer la portée idéologique.

Or, il arriva que, dès la première séance de la commission, Garsias se révéla ennemi implacable de Jean Pic, dont il se glorifiait, aux dires de sa victime en tout cas, de « triompher pour le ramener en trophée ». Il le poursuivra d’une sorte de hargne personnelle au point que deux ans après les débats, soit en mars 1489, il ne sera que trop heureux d’accéder à la demande du pape qui lui avait demandé de reprendre et d’approfondir l’enquête des Conclusions. C’est ainsi qu’il publiera, également chez Eucharius Silber, ses Determinationes magistrales. Il s’y montrera encore plus critique qu’il ne l’avait été en Commission, tout en respectant, soulignons-le, le cadre déterminé par les treize condamnations censurées. » p-39-41

L'Adoration des Mages par Sandro Botticelli. En bas à gauche : Laurent de Médicis, Politien et Pic de la Mirandole désignant la scène.

L'Adoration des Mages par Sandro Botticelli. En bas à gauche : Laurent de Médicis, Politien et Pic de la Mirandole désignant la scène.

Extrait des 900 Conclusions : « Dix-sept conclusions paradoxales selon ma propre opinion, qui concilient d’abord les thèses d’Aristote et de Platon, puis d’autres docteurs, qui semblent être dans le plus grand désaccord (403-419).

403 (01) Il n’est aucune question naturelle ou divine au sujet de laquelle Aristote et Platon ne soient pas en accord sur le sens et la réalité, bien qu’ils semblent être en opposition dans les mots.

404 (02) Ceux qui disent que « l’innascibilité » est la propriété positive qui constitue le Père dans l’être hypostatique incommunicable ne s’accordent en rien avec l’opinion du saint docteur, avec lequel ils semblent être en grand désaccord, si l’on s’en tient à leurs mots.

405 (03) Sur la sixième notion à établir, qui est l’inspirabilité, thomistes et scotistes ne doivent pas être en désaccord, s’ils examinent correctement les fondements de leurs maîtres.

406 (04) Sur le sujet de la théologie, Thomas, Scot et Gilles sont fondamentalement et radicalement d’accord, bien que dans les ramifications et la surface des mots chacun semble s’opposer fortement aux autres.

407 (05) Sur cette question : « Y a-t-il un seul être dans le Christ, ou plusieurs ? », je dis que Scot et Thomas ne sont pas en désaccord.

408 (06) Sur la distinction dans les choses naturelles, thomistes et scotistes ne doivent pas être en désaccord, s’ils comprennent fondamentalement leurs maîtres.

409 (07) Sur la distinction des attributs, Thomas et Scot ne sont pas en désaccord.

410 (08) Dans cet article détaché de ses appendices : « Si l’ange a pu désirer, absolument parlant, être égal à Dieu », Thomas et Scot ne sont pas en désaccord.

411 (09) Sur la question de ce qui est connu en premier lieu, le plus ou le moins universel, Thomas et Scot sont d’accord, eux dont on pense qu’ils sont sur ces points dans le plus grand désaccord ; à ce sujet j’établis les trois conclusions suivantes, d’après la pensée de l’un et de l’autre.

412 (10) Sur une chose conçue par le nom, le premier concept que l’on a est le concept le plus universel.

413 (11) Sur une chose conçue par la définition, le premier concept que l’on a est le concept propre et convertible de la chose.

414 (12) Dans la connaissance la plus distincte, c’est en dernier lieu que nous sont connus les prédicats les plus universels.

415 (13) L’opinion du Commentateur concernant les dimensions illimitées ne s’oppose en rien aux principes et aux fondements de la doctrine de Saint Thomas.

416 (14) Sur la matière de l’objet de l’intellect, Thomas et Scot ne sont pas en désaccord, comme on le pense, mais en accord.

417 (15) Sur la question de la contingence des alternatives, en matière de hasard et de fortune, Averroès et Avicenne ne sont pas en désaccord réellement et fondamentalement, bien que, en surface et dans les mots, le contraire apparaisse.

418 (16) Quant à savoir si le physicien admet le corps composé, tel que le conçoit le métaphysicien, Averroès et Avicenne ne peuvent différer fondamentalement d’opinion, même si leur vocabulaire est opposé.

419 (17) Sur le mode par lequel les anges existent dans un lieu, Thomas et Scot ne diffèrent pas." p.196-200.

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Rappel : le mardi 13 juin à 18h30, nous vous convions à une soirée dédiée justement aux 900 conclusions de Pic de la Mirandole. Tous les détails sur notre blog. Vous pouvez également vous inscrire à la soirée sur la page Facebook de l'événement.

 

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