Mireille Hadas-Lebel, Hérode, extrait

Mireille Hadas-Lebel, Hérode, Fayard, broché, 358 pages, 22 €.

Le nom d’Hérode, qui régna sur la Judée dans les décennies précédant la naissance de Jésus, est de ceux qui font trembler. Mais que sait de lui le grand public, sinon qu’il commanda un « massacre des Innocents » qui justement n’eut pas lieu. En revanche, il ordonna bien d’autres crimes lors d’un long règne où il connut César et Cléopâtre, Marc-Antoine et Auguste, ses deux protecteurs qui firent monter cet Iduméen sur le trône de Judée. Populaire à l’étranger, il s’attira la haine de son peuple et, pour avoir fait périr ses propres fils destinés à régner, il compromit l’avenir de son pays. On lui donna cependant le nom qu’il voulait laisser à la postérité, « Hérode le Grand », car il fut un bâtisseur exceptionnel auquel on doit les constructions les plus audacieuses de son temps, tels le Temple de Jérusalem et la forteresse de Massada dont on peut voir aujourd’hui les impressionnants vestiges. Faut-il privilégier Hérode le Grand ou Hérode le Cruel ? Le lecteur tranchera.

 

Extrait : « L’allégeance à Octave

Il y a avait déjà plus de six mois que la nouvelle du combat naval d’Actium lui était parvenue, quand Hérode, apprenant qu’Octave était dans la région, se rendit à Rhodes pour l’y rencontrer au printemps – 30. Octave triumvir avait contribué à le faire roi mais, en la circonstance, c’est de lui que venait le danger. Lors de leur entretien, Hérode manifesta une parfaite maîtrise de soi. Dissimulant ses craintes, il donna une image de dignité véritablement royale, tout en se remettant entre les mains d’Octave. Son premier geste fut en effet de déposer son diadème pour bien montrer qu’il était conscient de sa dépendance en tant que roi-client. Puis, loin de s’excuser de son soutien à Antoine, il se présenta comme l’allié le plus loyal de ce dernier, bien qu’il n’eût alors plus rien à en attendre. La haine notoire d’Hérode à l’égard de Cléopâtre influença autant Octave que la noblesse de son comportement. Le roi de Judée n’avait-il pas essayé en vain de détacher Antoine de son amante égyptienne ? En cela, il rejoignait les préoccupations des Romains, furieux de voir leur plus brillant général asservi à une reine d’Orient : le bruit courait qu’Antoine allait transporter la capitale du monde à Alexandrie et fonder une dynastie avec les enfants de la reine. Le vainqueur d’Actium avait en outre une raison personnelle d’en vouloir à Cléopâtre : c’est pour elle qu’Antoine avait délaissé Octavie, sœur d’Octave, qu’il avait épousée au temps du triumvirat.

Les calculs politiques n’étaient certes pas non plus absents de la clémence d’Octave envers Hérode. Il ne voyait personne qui pût le remplacer et fût aussi constant dans sa fidélité à Rome. Il sut gré à Hérode de ne pas avoir tenté de lui cacher son amitié pour Antoine, qu’au demeurant il connaissait déjà. Il venait aussi d’apprendre qu’Hérode avait aidé le gouverneur de Syrie à empêcher une troupe de gladiateurs partis de Cyzique de porter secours à Antoine ; c’était bien la preuve que la cause romaine importait plus que celle d’un seul individu. Octave lui offrit sa protection et veilla à lui faire confirmer l’alliance romaine par sénatus-consulte. Il était conscient de ce que, mise à part sa passion funeste, Antoine avait su mener une politique judicieuse en Orient ; il fallait la poursuivre et s’assurer la paix avec tous les petits royaumes orientaux. A côté des deux grandes provinces romaines d’Asie et de Syrie, Octave laissa subsister une série de vassaux : Galatie, Cappadoce, Paphlagonie, Commagène, Pont, Petite Arménie. La Judée ne fut pas une exception.

Non seulement Hérode ne tomba pas en disgrâce après l’entrevue de Rhodes, mais il fut admis dans la suite du vainqueur quand celui-ci décida de poursuivre jusqu’en Egypte les vaincus d’Actium. Il le fit accueillir somptueusement lorsqu’il débarqua à Ptolémaïs-Acre pour se rendre par voie de terre à Alexandrie. Grâce à Hérode, l’armée romaine n’eut à manquer de rien, pas même de vin, dans la traversée du désert de Sinaï. Non content de l’éblouir par le luxe de son hospitalité, Hérode, habitué à acheter la faveur des puissants, offrit personnellement à Octave l’énorme somme de huit cent talents. « L’impression générale fut qu’il s’était, dans tous ces bons offices, montré plus généreux et plus magnifique que ne le faisaient prévoir les ressources de son royaume. »

Hérode accompagna Octave jusqu’aux confins de l’Egypte, sinon jusqu’à Alexandrie. Mais le récit de Josèphe demeure fort discret sur cet épisode. Sa source, Nicolas de Damas, répugnait peut-être à rappeler qu’Hérode était passé du côté d’Octave quand son ancien protecteur, Antoine, trahi, subit son ultime défaite le 1er août de l’an – 30. La suite est connue de tous : Antoine qui, croyant la reine morte, se suicide, Cléopâtre qui, quelques jours plus tard, se suicide à son tour pour ne pas avoir à paraître au triomphe d’Octave, ses deux enfants mâles nés l’un de Jules César l’autre d’Antoine exécutés, le trésor des Ptolémées tombé aux mains des assaillants. Dès – 30, l’Egypte devint une province romaine, administrée par un gouverneur avec titre de préfet (praefectus).

Hérode dut alors comprendre qu’il avait désormais un protecteur d’une tout autre stature que ceux qu’il avait connus jusque-là. Octave fit ouvrir le tombeau d’Alexandre le Grand qui se trouvait encore à Alexandrie. Dès le début du mois d’août, « il exposa publiquement le cercueil et le corps du grand Alexandre qu’il avait extrait de son caveau, et témoigna de sa vénération en y posant une couronne d’or et en y versant des fleurs. Comme on lui demandait s’il désirait inspecter le caveau des Ptolémées, il répondait qu’il avait voulu voir un roi, non pas des morts ». Antoine avait lié son sort à l’héritière des Ptolémées, Octave, lui, voulait se situer dans la lignée d’Alexandre le conquérant.

Le seul geste accompli par Hérode en souvenir de ses amitiés passées fut de demander la grâce d’Alexas de Laocidée, ancien confident d’Antoine, qu’il avait eu l’occasion de fréquenter, mais il se heurta à un refus. Il avait néanmoins gagné la pleine confiance d’Octave.

« Il revient ensuite en Judée, plus honoré et plus indépendant que jamais, au grand étonnement de ceux qui s’attendaient à un résultat tout opposé ; on eût dit qu’il sortait toujours des dangers avec plus de splendeur, grâce à la protection divine. »

A son retour à Jérusalem, Hérode dut, dans l’euphorie de ses succès diplomatiques, se présenter comme un favori de la Providence. C’est alors que la froideur de Mariamne, les calomnies de Salomé, le firent brusquement changer d’humeur, passer de l’exaltation à la dépression et prendre la décision fatale d’une vengeance illusoire contre une épouse restée fidèle malgré tout, s’infligeant ainsi un châtiment « plus dur pour lui-même que pour elle ». (p. 114-117)

 

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