Sylvain Gouguenheim, La gloire des Grecs. Extrait.

Sylvain Gouguenheim, La gloire des Grecs , Cerf, broché, 414 pages, 29 €.

Une étude sur l'influence artistique et culturelle de Byzance en Europe romane. De la Sicile à la Normandie, le savoir circule entre l'Orient et le monde latin, ce qui a notamment permis la transmission de la culture antique. Cette pénétration des idées en Occident se manifeste dans les enluminures et les fresques, ainsi que dans les livres religieux et les ouvrages savants.

Extrait : « Mesurer l’apport Byzantin

La question est donc moins de savoir si l’art byzantin est parvenu en Europe, que de déterminer le rôle précis qu’il y joua. Mesurer ses apports, l’influence de thèmes, de la disposition et du traitement des scènes, tout cela a été scruté par les spécialistes depuis le XXe siècle. L’ensemble des secteurs artistiques est concerné, ou peu s’en faut. L’architecture seule ne subit que des influences mineures et dispersées. Constantinople n’a pas seulement transmis des thèmes ou des modes de représentation, mais des media : elle a ainsi relancé dans la seconde moitié du XIe siècle l’art de la mosaïque qui avait presque entièrement disparu de l’Europe latine et qui y fit son retour à partir de l’abbaye du Mont-Cassin, où des artistes byzantins le réintroduisirent à la demande de l’abbé Didier. Celui-ci réalisa, selon les mots d’H. Toubert, une entreprise unique en Europe en faisant venir ces artistes et même en créant sur place « un centre d’apprentissage » de la mosaïque. Constantinople a également donné un nouveau souffle à l’art des ivoires et aux peintures sur panneaux ornant les autels.

Lorsque l’on cherche à déceler des influences ou des emprunts, la prudence est de mise en raison des risques de confusion liés à l’agglomération d’éléments issus de périodes variées. D’une part, les Byzantins puisaient leur inspiration dans les productions disponibles chez eux ; Certaines remontaient à l’Antiquité et au monde hellénistique, d’autres au temps de Justinien. De même, les artistes européens pouvaient emprunter à l’art de Constantinople comme l’héritage antique ou paléochrétien qu’ils avaient sous les yeux. Distinguer ces apports dans les œuvres produites à l’époque romane est délicat, et source de nombreuses discussions. A. Garba repérait une « tradition antique fortement établie et maintenue » dans de nombreuses fresques romanes animées, selon ses termes, d’une « frénésie dans le mouvement ». Les modèles paléochrétiens jouèrent de leur côté en différents lieux de l’espace européen : ils inspirent les créations de l’abbatiale de Limbourg-sur-la-Haardt fondée par Conrad II vers 1025, la basilique de Saint-Bénigne de Dijon (vers l’an mil) ou les peintures du baptistère de Novare ou de Saint-Ouen d’Aoste. Des types iconographiques créés en Terre Sainte également répandus autour de la Méditerranée se retrouvent jusque dans l’orfèvrerie mosane. Ce qui vient de sources communes à Constantinople et à l’Europe latine ne doit donc être pris pour byzantin. En revanche, il faut déceler l’influence byzantin derrière les transformations que lui ont fait subir les artistes qui s’en sont inspirée ; la distance esthétique risque parfois de masquer la reprise de programmes et de thèmes transmis depuis l’empire grec.

Cela étant, certains auteurs remettent en cause la notion d’influence, ou du moins appellent à ne pas s’en satisfaire sans examen précis. Dire que l’art byzantin a influencé l’art occidental en lui transmettant des motifs ou des valeurs forgés par l’Antiquité pourrait laisser croire que les formes artistiques sont choses mortes, transportables comme de simples marchandises. Or, l’appropriation du répertoire oriental ne s’est pas faite passivement, ni sans tenir compte des programmes propres au monde occidental. Lorsqu’un artiste imitait une œuvre byzantine, il la modifiait et « la transportait dans le langage artistique qui lui était familier » (A. Grabr), sans compter les emprunts indirects, inconscients, suscités par des intermédiaires. Malgré des similitudes, une peinture ottonienne peut sensiblement différer d’une miniature byzantine contemporaine. Les objets décoratifs luxueux du monde byzantin, comme les coffrets sculptés n’ont pas toujours été repris tels quels. Des Triptyques furent démontés, leurs différentes parties séparées et employées pour des usages différents ; c’est ce que fit, par exemple, l’évêque Sigebert de Minden (1022-1036). Ce démontage détruisait l’œuvre initiale, prouvait l’indifférence de son détenteur vis-à-vis de son contenu, du programme qu’elle proposait, en même temps qu’il témoignait de l’intérêt, esthétique ou idéologique, qu’il y trouvait. Les œuvres d’art byzantines retenaient donc moins l’attention pour elles-mêmes que pour l’usage que l’on pouvait faire de leurs éléments. On ne reculait pas non plus devant de réelles contrefaçons, indices de prestige, quitte à les adapter au contexte artistique, religieux, politique ou social propre aux élites latines. C’est le cas des ivoires au sujet desquels J. Durand parle de « la passion des Occidentaux qui, dès la fin du Xe siècle cherchèrent à acquérir les ivoires constantinopolitains ».

Par ailleurs, l’appréciation d’une influence doit prendre en compte les conditions dans lesquelles elle s’est exercée. Les œuvres d’art, au Moyen Age, ne vivent pas dans des musées ; elles sont conçues pour certains lieux et certains spectateurs. Avec la forme, le contenu, le style d’une œuvre, les contextes de production et de réception doivent être pris en compte. Démarquant les propos de P. Brown, J.-M. Spieser souligne que l’idée d’une imprégnation artistique ne peut être comprise comme l’irrigation de zones basses par un trop-plein d’eau venu d’altitudes supérieures. L’influence ne peut pas servir, souligne-t-il, de deus ex machina.

Si l’on voit aisément les emprunts à l’art grec en feuilletant des manuscrits, ou en contemplant des fresques, la détermination des jalons concrets de cette transmission paraît parfois insalissable.

Peu spectaculaires, mais mobiles, les objets jouèrent évidemment un rôle dans la pénétration de l’art byzantin en Europe. Les Xe-XIIe siècles ont vu le transport vers l’occident d’ivoires, de reliquaires, de coffrets et de textiles, rapportés par des pèlerins, des commerçants, ou transmis en tant que cadeaux diplomatiques. Par ailleurs, les croisées et les Latins installés en Orient répandirent en Occident les œuvres byzantines, ravalées parfois au statut de simples instruments décoratifs, dépourvus du sacré dont elles étaient investies. Toutes avaient l’avantage d’être maniables et aisément transportables, voir réutilisables et donc susceptibles de connaître plusieurs usages. Ces objets arrivèrent en Europe occidentale parfois un siècle après avoir été fabriqués : l’influence de l’art de la dynastie macédonienne fut ainsi en partie décalée dans le temps. » (p. 205-208)

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Coffret à décor de rosettes en ivoire et de scènes mythologiques, exécuté à Constantinople aux Xème et XIème siècles, puis en Italie du Sud aux XIème et XIIème siècles et repris au XIXe siècle.

Coffret à décor de rosettes en ivoire et de scènes mythologiques, exécuté à Constantinople aux Xème et XIème siècles, puis en Italie du Sud aux XIème et XIIème siècles et repris au XIXe siècle.

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