Emmanuel Le Roy Ladurie, Brève histoire de l'Ancien Régime, Extrait

Emmanuel Le Roy Ladurie, Brève histoire de l'Ancien Régime, Fayard, coll. Histoire, broché, 414 pages, 24 €

 

Cette brève histoire de l’Ancien Régime n’a de bref que le nom, tant Emmanuel Le Roy Ladurie nous entraîne dans une histoire foisonnante et totale de cette si riche période de notre histoire. Des crises de subsistance à la violence des guerres, des conflits politiques aux affrontements religieux, l’historien embrasse le large spectre de ce que fut la France moderne. Et s’il dresse des portraits magistraux des grands de ce monde, comme Louis XI ou Catherine de Médicis, il n’en oublie pas les plus petits, ce peuple des villes et des campagnes qui travaille, se marie, construit inlassablement, affrontant le quotidien. Emmanuel Le Roy Ladurie livre ainsi une synthèse remarquable, et ce grand historien le fait avec le goût d’écrire pour le plus grand nombre.

Il réfléchit également sur l’État et son fonctionnement, la façon de gouverner, l’organisation de l’administration et du pouvoir, dégageant des lignes de force qui structurent une tradition nationale – non sans quelques parallèles parfois malicieux avec l’actualité.

 

Extrait : « La France dépeuplée mais dynamique (1453-1498)

La France est losange sous Louis XI, hexagone en formation sous Henri IV. L’état français des années 1460 évoque encore par ses frontières le traité de Verdun de 843. A la fin du règne de Charles VII, le Rhône, la Saône et l’Escaut jalonnent les limites orientales du royaume. Une excroissance quand même vers l’est : le Dauphiné acquis en 1349. La Provence rejoint cet ensemble en 1481. Le grignotage provincial français fait pâle figure à côté des accroissement immenses de l’Angleterre, de la Russie, de l’Espagne et du Portugal en Amérique, Australie, et Sibérie. La France est quand même immense dans les conditions de l’époque : il faut un mois pour la traverser du nord au sud. Elle fait 425 000 km² en 842 puis 460 000 fin XVIe siècle contre 550 000 de nos jours. L’alluvionnement augmente légèrement ce territoire du côté de Narbonne et de la Camargue, lequel diminuera de nos jours, pour les raisons de montée du niveau de la mer. Il y eut par contre un léger recul de la mer de Babylone à Dunkerque. Les glaciers alpins, autres masses d’eau consolidées, avancent fin XVIe. C’est le Petit âge glaciaire, parfois nuisible à l’agriculture. Les gelées, l’excès des pluies, quelques famines de première grandeur, en particuliers 1560-1570 puis des années 1690 et de l’hiver 1709. Les premières cartes du royaume apparaissent entre 1480 et 1500, elles sont d’origine non française à l’Ulm, Nuremberg et Florence. En France, plus tardivement, le guide des chemins de France de Charles Estienne paraît en 1552.

Les rois ont une connaissance empirique de leur domaine propre, qui tend à coïncider progressivement avec le royaume, mais on est encore loin du compte. L’Espagne confédère ses royaumes au sud des Pyrénées, la France est annexionniste, elle : la Bourgogne est rattachée en 1477-1479, après la mort violente de Charles le Téméraire. De 1470 à 1486, l’héritage d’Armagnac tombe dans le giron français ; vient aussi simultanément l’héritage du bon roi René : Anjou, Maine, pays de Mortain et Provence. De 1515 au règne de Louis XIII, c’est le tout du comté d’Angoulême, de la Bretagne, des terres d’oc et d’oïl du connétable de Bourbon, et enfin de l’héritage des Bourbons-Navarre, des Pyrénées à l’Aquitaine et ailleurs. Le domaine royal ne couvrait « que » 60% du royaume lors des débuts de Louis XI, il le contrôle presque à 100% lors de l’avènement de Louis XIII. Toutes ces annexions n’ont rien de très moral, elles ne seront justifiées (?) que par l’adhésion populaire de la fête de la Fédération en juillet 1790. En termes de peuplement, l’hexagone à venir est quand même pour nous une fiction commode. Il contenant 20 millions d’âmes vers 1330. De 1340 à 1450, ce chiffre tombe à 9 ou 10 millions, suite aux pestes et autres épidémies, aux guerres anglaises et accessoirement aux famines. Jamais la France « hexagonale » n’aura été aussi dépeuplée entre 1300et l’an 2000.

Quoi qu’il en soit, de 1450 à 1560 s’intercale un « hypersiècle » de récupération voire de croissance démographique. Les guerres sont essentiellement extérieures au royaume. Elles ne sont pas en mesure de ruiner le pays comme firent les guerres de Cent Ans, et comme elles le feront sous Louis XIV, de 1690 à 1710. L’hexagone, ou prétendu tel, comptait donc une vingtaine de millions d’habitants vers 1340, une dizaine vers 1450, une vingtaine à nouveau vers 1550. Il est alors « plein comme un œuf ». Il y a donc bien un plafond quasi structurel, la vingtaine de millions de personnes de 1300 à 1715, quitte à ce qu’un formidable trou se forme dans l’intervalle, de 1348) 1450, vite récupéré fin XVe siècle. Les facteurs de ce plafonnement tiennent à l’agriculture peu développée, aux agressions microbiennes (peste …), à la misère, aux disettes et famines, aux épidémies et au mariage tardif des jeunes femmes. Enfin, à partir de 1715 jusqu’aux années 1869, ce plafond est percé. On s’acheminera progressivement des 20 millions d’âmes de Louis XIV aux 28 millions de Louis XVI et au 40 millions de Napoléon III.

De 1340 à 1560, une démographie-toboggan s’était mise en place, chute profonde puis remontée à partir de 1450. La remontée s’explique par divers facteurs. En fait, la fécondité des jeunes femmes n’a guère varié, au rythme d’une grossesse tous les 24 à 30 mois. Ma nuptialité, par contre, peut être un facteur puisque les femmes se mariaient vers vingt et un ans sous François 1er et à vingt-quatre ou vingt-cinq ans sous Louis XIV, ce qui faisait au XVIe siècle un ou deux bébés de plus. L’agression de la mortalité, elle, fut probablement moindre de 1455 à 1560 et notamment jusqu’en 1520, ce qui explique l’accumulation de quelques excédents de population. De 1460 à 1520, les famines sont assez rares, les salaires réels sont relativement élevés et favorisent la « peuplade ». La population est relativement bien nourrie et moins vulnérable. Les disettes des années 1520 et suivantes remettent en question graduellement ce bonus. D’autres facteurs favorisent le repeuplement : la lèpre régresse après 1536, la peste est moins fréquente à partir de 1525, peut-être grâce aux mesures de quarantaine prises par les villes. Une remontée salutaire s’est donc imposée après 1450, contrastant avec le dépeuplement approfondi des décennies 1340-1440. Les méditations morbides du Vie siècle (danses macabres et autres) se font moins pressantes à l’époque suivante. Multipliées, les populations cessent de s’entasser sur place, elles se font gyrovagues et migratoires : poussées urbaines, migrations de la misère… Et puis il y a les émigrations, de la France vers l’Espagne et de l’Espagne vers les Amériques indiennes.

 

Agriculture

Une agriculture de style traditionnel s’emploie à nourrir ces populations qui se gonflent. La production céréalière remonte à nouveau après ses déficits du temps des guerres de Cent Ans. Ces livraisons de blé s’accroîtront plus lentement puis plafonneront vers 1550-1565. On remet en valeur les terres marginales, les moins fertiles. Les prix du grain montent au XVIe siècle par suite de la demande démographique ascendante et de l’arrivage des métaux précieux d’Amérique. Le vignoble s’accroît près des ports comme Bordeaux et près des grandes villes buveuses, notamment Paris. Le bétail normand est exporté de plus en plus vers Paris, gouffre de la viande. Ailleurs dans des zones moins favorisées, la carence de l’élevage limite la fumure qui en d’autres circonstances eût accru les rendements du blé, ce qui n’est guère le cas. Cercle vicieux de l’agriculture ancienne, moins de fumier relativement, moins de céréales produites.

Les forêts sous François Ier couvrent encore 16 millions d’hectares sur un hexagone virtuel de 50 millions d’hectares. Elles limitent les surfaces cultives car l’homme ne vit pas que de bois. Les forges, les verreries, les besoins en charpente et combustible vont éroder ces vastes espaces forestiers. On tombera à 8 millions d’hectares de forêts sous Napoléon de 1800 à 1815. Défrichement ici, mais ailleurs morcellement des terres cultivables par suite de l’essor démographique les lopins ruraux sont débités en parcelles de plus en plus petites et minces de génération en génération, car les enfants qui survivent sont plus nombreux que les parents qui périssent. Les coutumes d’héritage tentent de favoriser un des enfants au détriment des autres, mais elles ne freinent qu’assez mal l’action du hachoir successoral. Un tel morcellement engendre la paupérisation des petits tenanciers, de plus en plus petits de père en fils. L’immobilisme de la productivité favorise cet appauvrissement sur des lopins toujours plus réduits.

La viticulture financièrement plus productive freine cet appauvrissement sans l’annuler quand elle s’installe. La baisse séculaire des salaires réels, par accroissement démographique, stimule malgré tout ce paupérisme accru. La pauvreté plus rude frappe les manouvriers, les journaliers, les domestiques des fermes et les petits laboureurs. Les gros fermiers, « aristos » de la charrue s’en tirent beaucoup mieux. Ils paient des salaires réels en baisse mais versent des fermages accus. La classe propriétaire, aisée, tient environ la moitié du sol arable français et voit cette part grandir par achats fonciers. Le droit d’ainesse noble et la mainmorte cléricale maintiennent ou accroissent cette grosse portion de terre nobles et ecclésiastiques. Certes les droits seigneuriaux laïcs rapportent peu mais la hausse fréquente des fermages réels e l’indexation des dîmes sur les prix favorisent noblesse et clergé.

Les grèves paysannes des dîmes viendront surtout après 1560, avec des petits remous anticléricaux dès 1530, protestantisme oblige. La seigneurie ase de la prédominance des droits seigneuriaux à la suprématie des rentes foncières fermagères et autres. La seigneurie tant décriée de nos jours est en fait plus pilote que parasite. De 1450 au XVIe siècle le dynamisme des villes épouse la croissance des campagnes : le démarrage urbain (et rural) dès le milieu du XVe siècle se prolonge jusque vers 1560, malgré un petit essoufflement, momentané autour de 1530. La paupérisation salariale et la semi-prolétarisation des masses fait contraste avec la consolidation ou le relatif enrichissement des aisés.» (p. 35-40)

 

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