Danielle Jouanna, L'enfant grec au temps de Périclès. Extrait.

Danielle Jouanna, L'enfant grec au temps de Périclès, Les Belles Lettres, coll. Realia, broché, 288 pages, 23 €.

L'auteure présente la vie de l'enfant grec depuis sa naissance jusqu'à l'âge adulte : le rôle des parents, la paideia (l'éducation donnée à Athènes), le kalos kagathos (modèle idéal de l'homme beau et bon). Au milieu du Ve siècle av. J.-C., les Athéniens réalisent que leur cité, un modèle de démocratie et de littérature, a pris du retard dans le domaine de l'éducation.

Extrait : « L’apprentissage des lettres (ta grammata)

Certains commentateurs pensent que l’enseignement de la musique venait avant celui des lettres ; mais il semble bien que celui-ci se plaçait en premier. Il faut entendre par là l’apprentissage de l’écriture, de la lecture, et sans doute de quelques rudiments d’arithmétique, inculqués à l’aide d’un boulier (abaque). On considère que la maîtrise de l’écriture était implicitement devenue obligatoire après les réformes de Clisthène, en 508 av. J.-C. Celui-ci avait en effet institué l’ostracisme, une forme d’exil préventif de dix ans voté pour éloigner les citoyens susceptibles de s’emparer un jour du pouvoir. Lors de ce vote, chaque citoyen devait inscrire sur un coquillage ou un tesson de céramique (ostrakon) le nom de celui qu’il voulait éloigner ; et pour cela, il fallait qu’il sache écrire. Ce n’était pas, en fait, toujours le cas : on connaît le cas d’Aristide « le Juste », à qui un paysan demanda d’écrire pour lui sur un tesson le nom… d’Aristide 3. Une autre anecdote conforte l’idée d’un apprentissage des lettres généralisé dès la fin du Ve siècle : Plutarque, dans sa Vie de Thémistocle, raconte qu’en 480, juste avant la bataille de Salamine, les habitants de Trézène recueillirent les femmes et les enfants athéniens qui avaient dû quitter la ville, et engagèrent, aux frais de leur cité, des maîtres pour apprendre à lire aux plus jeunes ; ce qui montre au passage que les Trézéniens eux-mêmes recevaient peut-être cet enseignement de grammatistes payés par l’État, à la différence d’Athènes.

On sait à peu près comment se passait l’apprentissage de l’écriture. L’écolier disposait de deux tablettes rigides se refermant comme un livre, et nouées par un lien qui permettait de les transporter en les balançant à la main. L’intérieur était enduit d’une légère couche de cire sur laquelle on écrivait à l’aide d’un stylet, et l’on pouvait tout effacer à la fin de l’exercice en lissant de nouveau la cire. Platon, dans son Protagoras (326 d) explique le processus de l’apprentissage : « Le grammatistès, pour les enfants qui ne savent pas encore écrire, trace d’abord les lettres avec son stylet et leur remet ensuite la tablette où ils devront suivre docilement l’esquisse des lettres. »

On a la chance de posséder une coupe, très célèbre, du peintre Douris (datant de 480 environ, donc du tout début du Ve siècle) 4 montrant des scènes scolaires. On y voit, entre autres, un enfant debout devant un maître jeune encore (il n’a pas de barbe) qui trace justement les lettres sur la tablette, tandis que l’esclave pédagogue, assis derrière et apparemment peu intéressé, jette un coup d’oeil en se retournant.

Le Protagoras insiste cependant sur ce qui compte dans cet apprentissage, selon lui : « On recommande bien plus au maître la bonne tenue de l’enfant que ses progrès dans la connaissance des lettres. » (325 e.) Apparemment, l’enfant apprenait d’abord les lettres, puis les syllabes, puis les mots, et enfin de courtes phrases (morales !) qu’il recopiait (peut-être seulement en majuscules) sans espaces ni ponctuation, comme c’est le cas sur les stèles gravées.
On pense que cet apprentissage de l’écriture et de la lecture s’étalait sur deux ou trois années, et qu’ensuite seulement le maître en faisait apprendre un peu plus à l’enfant. Dans l’Euthydème (276 c), Platon rappelle que chez le grammatiste, les enfants apprennent par coeur des récitations que celui-ci leur débite ; et les informations sont plus précises dans le Protagoras : « Quand les enfants, sachant leurs lettres, sont en état de comprendre les paroles écrites, le maître fait lire à la classe, rangée sur les bancs, les vers des grands poètes et lui fait apprendre par coeur ces oeuvres remplies de bons conseils, et aussi de digressions, d’éloges où sont exaltés les antiques héros, afin que l’enfant, pris d’émulation, les imite et cherche à se rendre pareil à eux 5. »

On peut là encore voir cette seconde étape sur l’autre côté de la coupe de Douris mentionnée plus haut. Le maître fait réciter au jeune garçon debout un texte poétique déroulé devant lui, tandis que le pédagogue, toujours assis, semble cette fois beaucoup plus intéressé ; et on peut, en comparant ce maître avec celui qui enseigne l’écriture, voir que celui-ci est un homme plus âgé (barbu), donc sans doute plus « gradé » que le précédent qui était imberbe.
On appréhende mieux l’importance attachée par les Grecs à l’apprentissage des grands textes poétiques en lisant le reste de la littérature des Ve et IVe siècles. Lors des banquets, les convives souvent déclamaient (ou chantaient) de larges extraits, et Xénophon cite dans son ouvrage intitulé justement Le Banquet (III, 5-6) le cas d’un certain Nicératos capable de réciter par coeur l’Iliade et l’Odyssée. On aura peut-être du mal à l’imaginer, mais la citation d’un poète reconnu (Homère bien sûr, mais aussi les poètes lyriques des VIIe et VIe siècles et les auteurs tragiques du Ve siècle) sert parfois, dans les procès, d’argument de défense ou d’accusation au même titre qu’une preuve plus concrète. Certains sophistes (on en parlera plus loin) fondaient aussi leur réputation sur leur habileté non pas à réciter, mais à commenter les grands poèmes. Et, comme on le sait, il existait des concours de déclamation pour les professionnels, comme celui où a triomphé Ion, l’un des interlocuteurs de Socrate.
En tout cas, l’on voit ici encore l’attention apportée à la formation morale de l’enfant. Quand on traduit le texte du Protagoras comme on vient de le faire (« On recommande bien plus au maître la bonne tenue de l’enfant que ses progrès dans la connaissance des lettres »), il faut bien voir que ce « on », dans le texte grec, est un « ils » qui renvoie à ceux qui avaient déjà veillé sur la petite enfance, c’est-à-dire dans l’ordre « la nourrice, la mère, le pédagogue et le père », cités quelques lignes plus haut. Ici, il s’agit de toute évidence du père seulement, sans doute secondé par le pédagogue qui accompagne l’enfant. Et le maître, on le voit, fait apprendre à l’enfant seulement ce qui peut lui enseigner de bonnes moeurs, et l’entraîner, par émulation, à imiter la vertu des héros ou leur bravoure au combat.

3. L’anecdote est racontée par Plutarque, Vie d’Aristide, 7, 7 : « Un paysan, un vrai rustre qui ne savait pas écrire, tendit son tesson à Aristide, comme au premier venu, et le pria d’y inscrire le nom d’Aristide. Celui-ci, étonné, lui demanda si Aristide lui avait fait quelque tort : “Aucun, répondit-il, et je ne connais même pas cet homme ; mais je suis agacé de l’entendre partout appeler le Juste.” À ces mots, Aristide ne répondit rien ; il écrivit son propre nom sur le tesson, et le lui rendit. »

 

 

 

4. Coupe attique à figures rouges attribuée à Douris, vers 480 av. J.-C., Antikensammlung, Berlin.
4. Coupe attique à figures rouges attribuée à Douris, vers 480 av. J.-C., Antikensammlung, Berlin.

4. Coupe attique à figures rouges attribuée à Douris, vers 480 av. J.-C., Antikensammlung, Berlin.

5. Protagoras 325 e. Voir aussi Platon, Euthydème, 276 c : chez le grammatiste, les enfants apprennent ta apostomatizomena (« les récitations apprises par coeur ») que le grammatiste apostomatizei (« débite de mémoire »).

 

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