Charles King, Odessa. Splendeur et tragédie d'une cité des rêves, Extrait
Charles King, Odessa. Splendeur et tragédie d'une cité des rêves, traduit de l'anglais par Odile Demange, Payot, broché, 336 pages, 24 €.
 
Quand Mark Twain débarqua à Odessa pour la première fois en 1867, il fut si surpris par son mélange de nationalités et de religions ― un patchwork de Juifs et de Russes, d'Ukrainiens et de Grecs, d'Italiens et d'Allemands ― qu'il s'y sentit comme chez lui, en Amérique. La ville n'avait alors pas un siècle... C'est en 1794 que la grande Catherine II chargea son amant Potemkine de faire de ce modeste port à la position stratégique la perle de la mer Noire, au carrefour de l'Europe et de l'Asie. Plus tard, le duc Armand de Richelieu, descendant du cardinal, perça ses larges avenues et éleva son Opéra à l'italienne. Alexandre Pouchkine y écrivit Eugène Onéguine, tout en séduisant l'épouse du gouverneur, Isaac Babel mit en scène la pègre de ses bas-fonds dans ses Contes d'Odessa, Sergueï Eisenstein tourna sur ses fameux escaliers la mutinerie du Cuirassé Potemkine et Vladimir Jabotinsky devint l'un des pères du sionisme. Mais c'est aussi à Odessa que se déroulèrent de terribles pogromes et qu'eut lieu, à l'initiative des fascistes roumains à partir de 1941, l'anéantissement de l'une des plus importantes communautés juives d'Europe. En formidable conteur, Charles King fait revivre ici les destins singuliers de tous les émigrés qui ont façonné la riche et bouillonnante identité d'une ville mythique, aujourd'hui la patrie ancestrale de dizaines de milliers d'Américains (quartier Little Odessa à New York), d'Israéliens et de tant d'autres peuples.
 
Extrait : « José Pascual Domingo de Ribas y Boyons - connu des Russes sous le nom d’Ossip Mikhaïlovitch Deribas - était né à Naples en Juin 1749 d’un père consul espagnol et de son aristocratique épouse irlandaise. Ville portuaire offrant des vues spectaculaires, nichée dans un amphithéâtre naturel au pied du cône menaçant du Vésuve, Naples était depuis des siècles un pion dans les luttes politiques entre l’Espagne, la France et l’Autriche. Dans les années 1730, la ville devint enfin le siège d’un royaume indépendant, gouverné par une branche de la maison de Bourbon et momentanément à l’abri des machinations d’autres empires étrangers.

Naples s’engagea bientôt dans une ère qui serait celle de son épanouissement suprême. Les Bourbons encourageaient les arts et rendirent aux bâtiments du Moyen Age et de la Renaissance leur splendeur d’antan. Mais sous cette idolâtre des saints, de corruption et de débauche imaginative, entouré d’une campagne plongée dans les ténèbres de l’ignorance que des prêtres jésuites présentaient avec mépris comme « les Indes d’ici ». Naples, raillait le marquis de Sade qui s’était rendu dans la ville quand Robas avait une petite vingtaine d’années, était « le plus beau pays de l’univers, habité par l’espèce la plus abrutie ».

Que ce soit pour échapper à la misère dorée de la Naples ou pour chercher l’aventure à l’étranger, Ribas se trouva dans la position de nombre de ses contemporains de la fin du XVIIIe siècle avides d’ascension sociale : il jeta des regards plein d’envie vers l’est, vers la Russie, y voyant le pays des prochaines grandes occasions à saisir. A l’image de John Paul Jones, la possibilité d’obtenir un commandement militaire, de servir une impératrice légendaire et de combattre le Turc infidèle le séduisit au point qu’il prit ses cliques et ses claques pour rejoindre les terres de Catherine.

Ribas Avait servi brièvement dans l’armée napolitaine à la guerre de Catherine contre le sultan, il obtint un poste d’officier subalterne. Il resta ensuite dans l’orbite de la cour de l’impératrice, faisant partie des nombreux jeunes gens qui espéraient obtenir les faveurs d’une souveraine savourant son rôle de rempart du christianisme contre les barbaries supposées du pouvoir ottoman. C’était un rôle que Catherine assumait pleinement. « Si vous aviez de pareils voisins, en Piémont ou en Espagne, qui vous portassent annuellement la peste, la famine, aurait-elle dit des Ottomans, leur reprochant une foule des maux naturels qui ravageaient la steppe de la mer Noire, trouveriez-vous bon que je les prisse sous ma protection ? Je crois que c’est bin alors que vous me traiteriez de Barbare. » Les hommes qu’elle accueillait à sa cour partageaient ses vues, se considérant comme des croisés bataillant contre les ténèbres culturelles et religieuses -islamiques, despotiques et semi-nomades- qui les menaçaient au sud. A Saint-Pétersbourg, ils évoluaient également dans un f=des grands centres de la culture des Lumières, bruissant des conversations animées sur la philosophie libérale, de traits d’esprit acérés formulés dans un français courant et des parties de whist qui duraient jusque tard dans la nuit.

Les difficultés de la libération et de la transformation des régions frontalières du sud n’avaient rien pour surprendre un mercenaire napolitain. Après toit, Ribas avait observé aussi bien les triomphes que les échecs du réformisme perpétuel dans sa ville natale, elle-même à la fois provinciale et méridionale. Sa brève expérience de la guerre l’aura également familiarisé avec les combats sur la mer Noire démontée, dans les plaines étouffantes du Sud de la Russie et dans les estuaires marécageux - ou limans – de fleuves comme le Bourg ou le Dniepr. Quand une nouvelle guerre éclata en 1787, il fut chargé d’une tâche sans doute particulièrement ingrate : assurer la liaison entre le quartier général de Potemkine sur le terrain et l’unité commandée par l’infortuné Jones. C’était toutefois une bonne occasion de participer aux salves d’ouverture d’une guerre au lieu de n’intervenir que lors de sa conclusion, ainsi qu’il l’avait fait précédemment.

Ribas assista à l’un des épisodes les plus importants et les plus horribles du conflit russo-turc, un engagement lors duquel il servit aux côté d’un John Paul Jones désorienté et indécis. Au milieu de l’été 1788, en effet, il fut employé comme officier de liaison entre Potemkine et Jones à la bataille du Liman, un affrontement qui eut pour cadre l’estuaire du Dniepr sous les remparts de deux forteresses, Otchakov et Kinburn. La première était tenue par les Ottomans, la seconde par les Russes ; ces deux avant-postes se faisaient face de part et d’autre d’un étroit bras d’eau reliant le Dniepr à la mer Noire. Jones s’était vu confier le commandement d’un détachement de bateaux à rames armés de petits canons. Leur mission n’était pas d’aborder de front les navires de guerre ottomans, mais de les attirer dans les basses eaux, où ils ne manqueraient pas de s’enliser, offrant ainsi des cibles faciles aux lourds canons et aux bombes incendiaires des Russes. « L’humanité recule d’indignation et d’horreur en voyant tant de malheureuses créatures périr dans les flammes », écrivit Jones à Ribas pendant les combats.

Les officiers supérieurs eurent beau se quereller et tergiverser, l’association entre une puissance de feu écrasante et des conditions de navigation difficiles assura la victoire des Russes. Surtout, cette bataille prépara le terrain à la prise d’Otchakov par les Russes au mois de décembre, qui s’accompagna d’un massacre encore plus effroyable. Les morts furent si nombreux dans les rangs turcs que les Russes se contentèrent d’entasser les cadavres sur l’estuaire gelé en d’immenses pyramides sanglantes. Cette victoire durement et impitoyablement acquise, fut suivie d’autre au fil des deux années suivantes contre diverses garnisons, plus à l’ouest. Les positions ottomanes sur le littoral de la mer Noire tombèrent l’une après l’autre à la suite de sièges éprouvants. De brillantes manœuvres navales mirent en relief la puissance et la nouvelle flotte russe de navires à voiles, tout hérissés de canons.

Malgré le rôle de Jones dans ces événements, sa carrière russe s’acheva dans l’ignominie. A la suite de plusieurs altercations avec Nassau-Siegen et d’autres officiers aristocratiques, Potemkine lui fit quitter la flotte du Sud et le renvoya à Saint-Pétersbourg. Alors que la guerre faisait toujours rage, il fut purement et simplement expulsé de Russie, sous l’accusation d’avoir défloré de force une fillette de douze ans. Sa ligne de défense consista à ne pas démentir les faits – sur lesquels les historiens américains glissent le plus souvent - mais à nier le viol. Il reconnut dans une déclaration à ses accusateurs qu’il avait « souvent batifolé » avec la fille en échange de quelques sous, mais ajouta : « je puis vous assurer avec certitude absolue que je ne l’ai pas dépouillée de sa virginité. » Il mourut dans l’indigence à Parus quelques années plus tard, homme brisé en uniforme défraîchi, importunant les diplomates étrangers en leur présentant les plans de nouvelles campagnes navales dans des régions lointaines. » ( p : 42-45)
 
Retour à l'accueil