Ovide, Contre Ibis, traduit par Olivier Sers, Présentation et extrait

Ovide, Contre Ibis. Suivi de la Syrinx de Théocrite, traduit et commenté par Olivier Sers, texte établi par Jacques André, Félix Buffière, Les Belles Lettres, broché, 128 pages, 13,90 €.

 

Quel est le point de rencontre improbable, locus communis rassemblant mnémotechniquement Théocrite, Callimaque, Apollonius de Rhodes, Ovide, L.-F. Céline et J.-P. Sartre ? Qu’arriva-t-il au gracieux poète de l’Art d’aimer pour qu’il entreprenne à cinquante ans d’évoquer en 388 vers plus de 230 tortionnaires ou suppliciés par plus de cent genres de supplices différents, en usant dans deux cas sur trois de définitions par énigmes ? Comment put-il y parvenir ? Les antiques furent-ils oulipiens ? Leur mémoire survitaminée ?

Olivier Sers répond à toutes ces questions et à bien d’autres dans son introduction à sa traduction du Contre Ibis. Établie vers pour vers (alexandrin, décasyllabe), celle-ci dévoile à droite du texte, en italiques, les noms exprimés par énigmes. Lui font suite le texte du calligramme de Théocrite La Syrinx, dont les liens avec l’Ibis sont pour la première fois mis en lumière, un bilan des supplices, et un copieux index des noms propres, l’ensemble fournissant toutes informations utiles sur les anecdotes évoquées, leur contexte, les techniques de codage employées par le poète, et les mobiles de sa reconversion inattendue dans l’oulipisme.

 

Extrait de la présentation d’Olivier Sers :

« Comme la Syrinx, l’Ibis est d’abord un jeu littéraire. Seule différence, c’est un jeu de massacre. Dans les 250 premiers vers, Ovide, après avoir exposé l’entreprise du délateur (1‑30) et lui avoir promis sa haine perpétuelle (31‑44), lui annonce une riposte sous forme de deuotio, graduée en deux étapes (45‑54), la première cryptée à la manière de l’Ibis de Callimaque (55‑66). Suivent l’appel rituel du prêtre (Ovide lui-même) aux dieux (67‑94), aux témoins et à la victime (95‑106), les premiers souhaits imprécatoires (107‑126), une nouvelle promesse de haine éternelle (127‑158), l’énumération des tourments qu’Ibis subira aux Enfers (159‑208), et les éléments détaillés de son horoscope (209-250), concluant qu’un poète viendra chanter ses destins, fata canet (…) qui tua (246), et l’invitant à apprendre de lui ses futurs supplices : Ex me tua uulnera disces (247). Entre cette mise en bouche pour ainsi dire classique et une conclusion ironique expédiée en trois distiques (639‑644), le corps du texte (251‑638) : 388 vers coupés en deux par une brève reprise de souffle (413‑414), évoquant, en langage crypté pour plus des deux tiers, quelque 230 personnages historiques ou mythologiques, et la foisonnante variété (plus de cent) des types de supplices (uulnera), souvent cumulatifs, qu’ils infligèrent ou subirent. Quand on se rappelle qu’il fallut 11960 vers aux Métamorphoses pour narrer 250 légendes, et qu’Ovide, à Tomis, est dépourvu du moindre livre (Tristes, V, 12, 53, Non liber hic ullus), on mesure l’exploit. » (p. 13)

 

Extrait de la traduction de Contre Ibis par Olivier Sers :

 

« Que des âges anciens s’inspirent tes tortures,

Qu’aux maux de Troie les tiens au moins s’égalent,

Qu’un ulcère aussi grand qu’à l’héritier d’Hercule,

Fils de Péas, t’empoisonne la jambe,

Souffre autant que celui, nourrisson d’une biche,

Qu’un homme armé blessa, sans arme aida,

Ou que le héros mort presque d’être trop beau

Désarçonné dans les champs Aléens !

Vois ce que, privé d’yeux, vit le fils d’Amyntor,

Marche à tâtons, appuyé d’un bâton,

Aveuglé tel celui que sa fille guida

Dont père et mère éprouvèrent les crimes,

Tel, dans l’art d’Apollon fameux, fut le vieillard

Choisi pour juge en un plaisant débat,

Tel celui dont l’avis fit par une colombe

Montrer la voie au vaisseau de Pallas,

Celui qui, pour l’or vu, perdit ses yeux qu’offrit

La mère en deuil aux mânes de son fils,

Le berger de l’Etna à qui, fils d’Eurymus,

Télémus dit ses malheurs à venir,

Les deux fils de Phinée par l’auteur de leurs jours

Privés de jour, Thamyras, Démodoque !

Qu’on te tranche le sexe ainsi que fit Saturne

Émasculant celui qui l’engendra,

Houleux te soit Neptune autant qu’au naufragé

Dont frère et femme oiseaux soudain devinrent,

Ou qu’au Subtil croché à son débris d’épave

Qui attendrit la soeur de Sémélé !

Voire, pour qu’à un seul n’échoient de tels supplices,

Que des chevaux t’écartèlent les tripes,

Ou subis au Romain honteux qu’on le rachète

Ce qu’infligea le grand chef Cinyphien !

Que ne t’aide nul dieu, tel celui qu’au Rhétée

Ne sauva pas l’autel de Jupiter,

Tel du haut de l’Ossa sauta le Thessalien,

D’un pic rocheux, toi, précipite-toi,

Que tels ceux d’Euryloque après lui roi, tes membres

Calment la faim de serpents dévorants,

Pour hâter ton destin tel celui de Minos

Que sur ta tête on verse une eau bouillante,

Cloué tel Prométhée, indompté mais puni,

Offre ton sang en pâture aux oiseaux,

Tel le quinzième Échécratide après Hercule

Sois massacré et jeté au grand large,

Tel le fils d’Amyntas, qu’un jeune amant passif

Te haïssant d’un fer cruel te blesse,

Qu’on t’apprête un mélange à boire aussi perfide

Qu’au fils conçu du Jupiter cornu,

Ou meurs tel Achéus pendu, pauvre captif,

Pendu au bord d’eaux charriant de l’or,

Ou tel, vain de son nom, ce descendant d’Achille

Que l’ennemi assomma d’une tuile ! » (p. 35-37)

 

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