Josiah Ober, L'énigme grecque. Extrait.

Josiah Ober, L'énigme grecque. Histoire d'un miracle économique (VIe-IIIe siècle avant J.-C.), préface de Paulin Ismard, La Découverte, broché, 542 pages, 27 €.

 

Vaste synthèse établie à partir des informations recueillies sur les 1.035 cités-Etats qui s'étendaient de l'Espagne à la mer Noire et qui constituaient le monde grec classique. Cette civilisation a connu une croissance économique, demeurée sans équivalent jusqu'à la Renaissance et rendue possible par l'invention de la démocratie sur fond d'innovations institutionnelles, techniques et culturelles.

 

Extrait : « Les Grecs appelaient tyrannie, en dehors du monde grec, l’ordre politique le plus répandu qui permettait à un chef de famille de gouverner en autocrate en s’appuyant sur une alliance élitiste de spécialistes des affaires gouvernementales, des cultes et de la violence. Ce qui est surprenant dans l’histoire politique des poleis grecques, ce n’est pas que des tyrans se soient emparés du pouvoir alors que des États complexes étaient en train de naître, mais que la tyrannie ait échoué à devenir la norme. Alors que de nombreuses poleis de premier plan ont connu des interludes tyranniques, ce type de régime est rarement parvenu à se maintenir plus de deux générations. Une fois renversés, les tyrans étaient le plus souvent remplacés non pas par une autre famille dirigeante issue de l’alliance au pouvoir, mais par un gouvernement des citoyens. Cela a de quoi surprendre quand on sait le défi que représentent la mise en place et le maintien d’un système de coopération sociale décentralisée à grande échelle.

Au milieu du Ve siècle av. J.-C., Athènes comme Syracuse avaient relevé le défi de la croissance en évitant la tyrannie au profit de la démocratie en choisissant d’être solidement gouvernées par leurs citoyens. Sous bien des aspects à la fin du Ve siècle, les superpoleis Athènes et Syracuse se ressemblent. Mais les trajectoires et les formes institutionnelles prises par la tyrannie et la démocratie dans les deux cités ont été très différentes. Les autocrates comme les démocrates devaient répondre à la question fondamentale de la répartition : « Qui reçoit quoi – et pourquoi ? » Les tyrans grecs ne réussirent jamais à répondre à cette question d’une manière qui leur assure un monopole durable du pouvoir. L’incapacité de ces tyrans à produire une idéologie puissante sur la gouvernance témoigne de l’emprise à long terme des valeurs égalitaristes dans la société grecque. Mais la démocratie ne constituait pas toujours une alternative stable. L’existence d’un ensemble d’institutions démocratiques efficaces impliquait de mener en permanence des expérimentations – dont certaines étaient vouées à l’échec […]

Au cours de la période de mise en place du règne tyrannique (546-510 av. J.-C.) ; l’État athénien a développé des infrastructures matérielles plus sophistiquées (alimentation en eau, monuments publics, temples) et une économie plus solide et plus diversifiée. Il faut en particulier souligner l’épanouissement de l’industrie de la céramique à Athènes. Ainsi, au milieu du VIe siècle, la ville a pris la place de Corinthe comme centre méditerranéen de poterie peinte. Les vases athéniens étaient exportés dans tout le monde grec et au-delà – certains des plus beaux exemples de ces vases peints parvenus jusqu’à nous proviennent des tombes de riches Étrusques en Italie. Bien que la céramique n’ait jamais constitué une grosse partie du produit intérieur brut d’Athènes, on en trouve fréquemment au cours des fouilles archéologiques du fait de sa longue durée de vie. La prévalence de plus en plus grande au fil du temps de belles céramiques athéniennes peintes, sur des sites de toute la Méditerranée peut être considéré comme un indice de la croissance du secteur économique athénien non agricole. Comme dans la plupart des poleis grecques, l’agriculture est restée le plus grand employeur athénien- sans être pour autant l’unique source de travail en ligne.

Pendant la plus grande partie de leurs trente-six ans de règne, Pisistrate et ses fils ont veillé à maintenir l’apparence d’un pouvoir respectant la loi. Il était de notoriété publique à Athènes (et les historiens successifs s’en sont souvenus) que lorsque Pisistrate fut sommé de répondre à la convocation d’un magistrat suite à une accusation d’infraction, il se rendit consciencieusement au bureau du magistrat comme un citoyen ordinaire, sans sa garde armée ni aucun des privilèges liés à sa fonction. Mais il faut également noter que son accusateur a finalement retiré sa plainte. Le tyran cherchait à élargir sa coalition en autorisant et même, peut-être, en encourageant les membres de autres familles de l’élite à occuper les postes de magistrats les plus importants- y compris celui d’archonte, le poste occupé par Solon quand il avait fait adopter ses réformes. Au-delà de l’élite, les tyrans cherchaient à renforcer le sentiment d’identification civique des Athéniens ordinaires avec l’État en promouvant des fêtes, nouvelles ou modernisées. En plus des Grandes Panathénées, il y avait les Dionysies, une célébration sur plusieurs jours de Dionysos, le dieu du vin, moment privilégié pour les représentations de tragédies ou de comédies.

Alors que les tyrans ont évité toute entreprise impériale du type de celles qui auront lieu au Ve siècle, ils ont efficacement renforcé le contrôle des territoires frontaliers faisant l’objet de litiges, et les membres de plus grandes familles athéniennes sont devenus des acteurs de premier plan dans le nord du monde égéen. Comme d’autres États grecs importants, Athènes a commencé à construire des trirèmes et devait avoir accès au bois et autres ressources nécessaires à leur construction. Mais le plus important est l’essor que connait Athènes sous la tyrannie, qui sait mettre à profit le potentiel de son grand territoire et de sa population. Pourtant, la cité continue à souffrir de faiblesses sérieuses. Il manquait toujours à Athènes une véritable armée nationale telle celle dont Sparte bénéficiait. Les tyrans avaient inauguré leur règne en désarmant le plus possible leurs opposants et continuaient à s’appuyer sur des cavaliers mercenaires recrutés en Thessalie. Pendant ce temps, Égine, la police insulaire du golfe Saronique, continuait de menacer de ses raids les villages athéniens de la côte, et Sparte ne cachait pas son souhait d’étendre l’influence de la ligue du Péloponnèse au nord de l’isthme. » p.233-236.

 

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L'Acropole d'Athènes par Leo von Klenze. 1846. Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Neue Pinakothek.

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