Erwin Rohde, Psyché. Extrait.

Erwin Rohde, Psyché. Le culte de l’âme chez les grecs et leur croyance à l’immortalité, traduction française d'Auguste Raymond, édition revue, corrigée et augmentée par Alexandre Marcinkowski, traduction du grec et du latin par Paul Gaillardon, avant-propos par André Hirt, Encre marine, relié, XXX - 794 pages, 39 €.

Erwin Rohde dans un livre magistral, véritable œuvre d’art, analyse toutes les voies qu’ont inventées les hommes pour valider leurs espérances d’immortalité et les théoriser.
Psyché. Le culte de l’âme chez les Grecs et la croyance à l’immortalité a influencé de manière décisive les études sur la religion grecque et des générations d’historiens de l’Antiquité comme ceux des religions. Cette enquête littéraire, philosophique et historique, au style élégant, séduira tous ceux qui s’intéressent à la société antique, aux croyances dans l’Au-delà, quelle que soit leur discipline.
Cette édition revue, corrigée et augmentée apporte un certain nombre d’améliorations ; les notes, véritable livre dans le livre, les références et citations ont notamment été complétées et uniformisées.

Extrait : « D’après certaines indications de Plutarque et de Lucien, on doit admettre que, dans le « drame mystique » d’Éleusis, on offrait aussi aux assistants la représentation du monde souterrain et de ses habitants, heureux ou malheureux. Mais ces contemporains d’une dernière et luxuriante floraison de tous les mystères ne peuvent témoigner valablement que pour leur époque, époque où la fête éleusinienne, en compétition peut-être avec les autres initiations secrètes qui pénétraient en nombre toujours plus grand dans le monde gréco-romain, paraît avoir subi plus d’une transformation et élargi son cadre traditionnel. On est en droit de douter que, dans la période antérieure et classique, les Éleusinies aient voulu limiter le libre essor de la fantaisie par la représentation nécessairement mesquine de ce qui était au-delà de toute expérience. Mais en promettant solennellement aux participants la félicité future, la fête mystique ne pouvait qu’exciter leur imagination et donner une direction plus précise à leurs libres spéculations sur la vie de l’au-delà. On ne saurait méconnaître que les idées entretenues à Éleusis n’aient contribué à donner à l’image de l’Hadès plus de couleur et des contours plus précis. Mais il n’était pas même besoin de cette impulsion pour qu’agît dans le même sens la tendance innée à tous les Grecs de revêtir d’une forme même ce qui n’avait pas de forme. La représentation fantastique de l’invisible royaume des ombres qui, dans les limites des croyances homériques, était une entreprise hasardeuse et n’avait été tentée qu’avec prudence dans la Nékyia de l’Odyssée, devint, sans que personne songeât plus à s’en étonner, un des thèmes habituels de la fantaisie poétique depuis que s’était raffermie la croyance à la survivance des âmes séparées du corps.

Le voyage d’Ulysse à l’Hadès et les tableaux de plus en plus vifs auxquels il donna lieu sur la VIe de l’au-delà avaient été de bonne heure suivis, dans la poésie épique, de récits de voyages analogues accomplis par d’autres héros. Un poème hésiodique décrivait la descente de Thésée et Pirithoüs dans le monde souterrain. Une Nékyia (dont on ignore le contenu) se trouvait dans le poème qui racontait le retour des héros de Troie. Dans l’épopée intitulée Minyas, un voyage à l’Hadès paraît avoir tenu une grande place. Le vieux conte de la descente d’Héraclès aux enfers et des combats qu’il y livra, fut embelli par plus d’un poète. – Du fait que ce sujet fut si souvent traité, et par des auteurs qui cherchaient à se surpasser les uns les autres, l’Hadès doit s’être peuplé peu à peu d’un nombre toujours plus grand de personnages, et s’être enrichi de scènes toujours plus variées. Nous savons par hasard comment la Minyas, poème d’ailleurs peu connu, accrut cette richesse. On se demanderait en vain en quelle mesure la fantaisie et la légende populaires, en quelle mesure l’invention poétique s’exercèrent dans ce domaine. Il y eut, à ce que l’on peut présumer, comme presque toujours dans la formation des légendes grecques, une action réciproque, dans laquelle la part de la poésie fut la plus grande. Des tableaux ou des visions purement poétiques, comme ceux du transport de héros vivants dans l’Élysée ou dans les îles des Bienheureux, pouvaient s’insinuer peu à peu dans la croyance populaire. « Très cher Harmodios, dit la scholie athénienne, tu n’es pas mort, mais tu es, dit-on, dans les îles des Bienheureux. » Rien n’était fixé par là dogmatiquement : dans l’oraison funèbre qu’il nous a laissée, Hypéride nous montre, parmi d’autres morts, les meurtriers des tyrans, Harmodios et Aristogiton, venant dans l’Hadès à la rencontre de Léosthène et de ses compagnons d’armes.

Plus d’une scène ou d’un personnage qui avaient peut-être été inventés par des poètes pour peupler ou pour orner le royaume désolé s’imprimaient si fort dans les esprits qu’ils finissaient par paraître une création de la croyance populaire commune. Le gardien de la porte de Pluton, le redoutable chien de l’Hadès, qui laisse entrer tout le monde mais ne laisse sortir personne, était connu depuis longtemps par l’aventure d’Héraclès, et déjà appelé Cerbère par Hésiode : aussi était-il familier à tous les Grecs. Et de même qu’il connaît la porte et le portier, Homère connaît les eaux qui séparent l’Érèbe du monde des vivants ; dès lors, on avait aussi un nocher, le morose vieillard Charon qui, autre Cerbère, transporte tout le monde dans sa barque, mais ne ramène pas un seul de ses passagers. Il fut mentionné pour la première fois par la Minyas ; les scènes peintes sur les vases attiques que l’on plaçait dans les tombes à côté des morts nous prouvent qu’il devint réellement une figure de la croyance populaire (comme il l’est encore aujourd’hui en Grèce, avec une autre signification) ; l’âme y est représentée au moment où, sur la rive couverte de roseaux, elle rencontre le batelier qui doit la transporter dans le royaume d’où nul ne revient. Et l’on s’expliqua aussi l’habitude que l’on avait de placer dans la tombe, serrée entre les dents du mort, une pièce de monnaie : c’était, disait-on, le prix du passage que l’on devait payer à Charon. » p.253-257.

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John Roddam Spencer Stanhope, Charon et Psyché, 1883.

John Roddam Spencer Stanhope, Charon et Psyché, 1883.

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