Dominique Charpin, La vie méconnue des temples mésopotamiens, Extrait

Dominique Charpin, La vie méconnue des temples mésopotamiens, Les Belles Lettres / Collège de France, coll. Docet omnia, broché, 256 pages, 17,90 €

 

La Mésopotamie antique fait l’objet de passionnantes découvertes depuis le XIXe siècle. Berceau de notre civilisation, elle a vu naître l’écriture vers la fin du IVe millénaire av. J.-C. Les centaines de milliers de textes qui nous sont parvenus de ces époques lointaines, alliés aux témoignages archéologiques, nous font connaître un monde enchanté où tout, à divers degrés, est sacré. Chaque activité humaine implique l’intervention d’un dieu.

Dans ce contexte, les temples consacrés aux divinités ont de quoi nous surprendre. Loin d’être simplement des lieux de culte, où le clergé prenait soin des divinités présentes dans des statues, ils étaient le cadre d’activités de la vie quotidienne : les temples de Shamash, dieu de la justice, fonctionnaient comme des tribunaux ; ceux de Gula, déesse de la santé, comme des centres de cure ; ceux de Nabu, dieu de l’écriture, comme des bibliothèques ; ceux d’Ishtar, déesse de l’amour, comme des maisons de plaisir.

En un mot, retracer la vie méconnue de ces temples, c’est tenter de recouvrer celle de ces hommes d’un autre temps. Tel est l’objet de ce livre issu de l’enseignement de Dominique Charpin au Collège de France.

 

Extrait : « Le temple et son chenil

L’attitude des Mésopotamiens à l’égard du chien est ambivalente. D’un côté, le chien est un animal agressif et dangereux : nombreuses sont les incantations contre ses morsures, tout comme celles contre les piqûres de scorpion ou les morsures de serpent. D’un autre côté, le chien est l’animal attribut de la déesse Gula, caractéristique qu’elle partage avec les divinités guérisseuses d’autres civilisations, comme Asclépios chez les Grecs. Sur une monnaie en argent datant du IVe siècle, on peut voir l’image de la statue de culte d’Asclépios telle qu’elle se trouvait dans le temple d’Épidaure : sous le trône du dieu se tient un chien couché, ce qui correspond à la description qu’en donne Pausanias. La ressemblance avec des kudurrus où Gula est figurée assise avec un chien à côté d’elle est frappante. En ce qui concerne la Mésopotamie, on verra que le temple de Gula à Isin contenait un véritable chenil et que les chiens jouaient un rôle dans le soin de certaines affections.

 

La construction d’un chenil par Enlil-bani

 

Une inscription du roi d’Isin Enlil-bani (1862‑1839) commémore la construction d’un bâtiment décrit comme é-ur-gi7-ra :

À Nin-Isina, sa dame,

Enlil-bani, pasteur qui rend toutes choses abondantes pour Nippur, agriculteur qui procure des masses de grain à Ur, qui purifie les rites-me d’Eridu, prêtre-en bien-aimé d’Uruk, roi puissant, roi d’Isin, roi de Sumer et d’Akkad, époux choisi par la déesse Inanna, a bâti pour elle (= Nin-Isina) l’E-urgira.

Schaffer, qui a publié la première édition de ce texte, a traduit E-urgira par « Temple du chien » (« Temple of the Dog ») et a commenté : Il s’agit de la première mention de ce temple, et de la première localisation précise de la pratique d’un culte du chien à Isin. Nin- Isina est liée à ce culte dont le fétiche est le symbole canin de Gula à qui elle est identifiée.

Quelques années plus tard, A. Livingstone a publié un duplicat mieux conservé de cette inscription. Son commentaire est allé dans le même sens que celui de son prédécesseur, parlant de « culte du chien » (« dog cult »). On retrouve ici un aspect bien connu de l’approche la plus courante de la religion mésopotamienne : le refus de prendre en compte ses aspects les plus prosaïques. Ici, il nous faut donc très clairement prendre position : cet é-ur-gi7-ra (littéralement « Maison du chien ») était sûrement un chenil. Les deux clous de fondation qui nous ont transmis ce texte sont issus de fouilles clandestines, mais il est très vraisemblable qu’ils proviennent d’Isin.

On doit d’ailleurs rapprocher cette inscription d’une série de textes administratifs d’Ur antérieurs, de l’époque d’Ur III, qui mentionnent à la suite d’offrandes destinées à la déesse Gula la livraison de carcasses pour nourrir une meute d’au moins une demi-douzaine de chiens. Bien entendu, ce genre de textes ne nous dit pas pour quelle raison ces chiens étaient élevés, mais ils confirment l’existence de chenils associés au culte de la déesse Gula.

Un cimetière de chiens

On doit noter par ailleurs que les fouilles officielles d’Isin ont mis au jour une sorte de cimetière de chiens. En 1973 a été fouillée, dans la partie nord du tell, une rampe de briques cuites qui menait au temple de Gula ; de nombreuses briques portaient une inscription d’Adad-apla-iddina I (milieu du XIe siècle), commémorant la rénovation de l’Egal-mah, le temple de Nin-Isina. On a retrouvé au-dessus et autour de cette rampe 33 tombes de chiens, qui ont fait l’objet d’une analyse attentive ; la stratigraphie permet de les situer entre le milieu du XIe et la fin du Xe siècle. Parmi ces animaux, on compte un mort-né, 15 chiots, 8 jeunes et 9 adultes. L’interprétation deces tombes a donné lieu à des hypothèses très variées, comme on le verra plus bas.

D’une manière générale, les spécialistes de l’histoire de la médecine ont été partagés sur la réalité des guérisons attribuées à des chiens. Certains ont mis l’accent sur les textes des auteurs anciens et leurs convergences avec de nombreuses traditions populaires. Un ancien proverbe français dit en effet :

Langue de chien

Sert de médecin.

 

D’autres sont au contraire sceptiques, comme D. Gourévitch, qui commentait en 1968 l’attachement au chien guérisseur en ces termes :

… on s’est efforcé, bien à tort, est-il besoin de le dire, d’en donner des explications rationnelles : quelles que soient les vertus de la bave de chien, sur lesquelles d’Elien à Gaidoz on n’a cessé de s’émerveiller, elles ne sauraient faire qu’un coup de langue rende la vue à un aveugle.

Une stèle trouvée à Epidaure en 1882 et datant de la deuxième moitié du IVe siècle consigne de nombreux cas de guérisons. L’un d’eux est particulièrement intéressant pour notre dossier :

Un chien a guéri un garçon à Egine. Il avait une grosseur dans le dos. Quand il est venu trouver le dieu, un des chiens sacrés l’a soigné, tandis qu’il était éveillé, avec sa langue et il l’a guéri.

Dès son étude de 1884, H. Gaidoz avait réuni toute une série de citations modernes témoignant d’une croyance très répandue dans l’efficacité médicinale de la salive du chien.

Il ajoutait :

La salive du chien aurait-elle des propriétés antiseptiques ? ou bien ce lèchement continu ôterait-il aux particules corrompues le temps de se développer et de propager la corruption ? L’analyse chimique et l’expérience clinique pourraient seules décider la question : mais c’est affaire aux médecins.

Depuis lors, nos connaissances en biologie ont progressé. I. Fuhr, qui a travaillé sur la découverte d’Isin, a expliqué pourquoi le chien était associé aux divinités guérisseuses dans l’Antiquité : la salive du chien produit une enzyme au fort pouvoir cicatrisant. Plus récemment, des biologistes américains ont découvert dans la salive une protéine naturelle appelée SLPI (secretory leukocyte protease inhibitor). On voit donc comment la recherche contemporaine permet dans certains cas d’expliquer des pratiques médicinales traditionnelles qui ont injustement été ridiculisées : on ne peut plus partager le scepticisme réducteur de D. Gourévitch à propos de l’attachement au chien guérisseur (voir la citation ci-dessus). En réalité, il s’agit vraisemblablement de la guérison d’une inflammation oculaire, qui n’a rien d’invraisemblable.

Avant les découvertes d’Isin, Th. Jacobsen avait déjà estimé que l’association de Bawa/Nin-Isina avec le chien expliquait son statut de déesse guérisseuse :

Elle est devenue – probablement parce que le léchage de plaies par des chiens était supposé avoir une vertu curative – une déesse guérisseuse. » (p. 46-49)

 

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Nous vous rappelons que Dominique Charpin viendra présenter son ouvrage à la librairie Guillaume Budé le mercredi 3 mai à 18h30. Tous les détails ici.

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