Catherine Merridale, Lénine. 1917. Le train de la révolution, Extrait

Catherine Merridale, Lénine. 1917. Le train de la révolution, traduit de l'anglais par François Bouillot, Payot, broché, 336 pages, 24 €.

Une semaine qui changera le monde. Février 1917 : Lénine vit en Suisse, exilé ; Pétrograd s’enflamme. Persuadé de passer à côté de son destin, il cherche par tous les moyens à regagner la Russie. Les Allemands, qui veulent soulager le front de l’Est, ont l’idée de faciliter son retour. Le trajet de Lénine, sa femme Nadia et une trentaine de fidèles, 3 200 kilomètres à travers l’Allemagne, la Suède et la Finlande, durera huit jours. Huit jours intenses, sans se laver, presque sans manger ni dormir, dans un wagon décrété zone extraterritoriale. Le 9 avril 1917, lundi de Pâques, à minuit, juché sur une voiture, Lénine prononce fiévreusement ses premiers discours : le monde ne sera plus jamais le même… Refaisant le trajet de Lénine, Catherine Merridale nous fait revivre ce voyage fascinant où s’entremêlent espionnage, intrigues diplomatiques, histoire militaire et idéologique en ce moment charnière de l’Histoire.

 

Extrait : « « Il y a une chose qui me surprend toujours, commença Lénine. Vos amis et vous voulez transformer ce monde qui sue par tous les pores la bassesse, l’esclavage et la guerre, et pourtant vous renoncez par avance à l’usage de la violence. » Le pacifisme était devenu une réaction courante à la guerre chez les jeunes gens de gauche, mais Lénine suivait une autre ligne. Il alla chercher dans un tiroir un article qu’il venait de terminer et dont il lut un passage à son visiteur : « Une classe opprimée qui ne s’efforcerait pas d’apprendre à manier les armes, de posséder des armes, ne mériterait que d’être traitée en esclave. […] C’est très exactement se laisser aller au désespoir que de « revendiquer » le désarmement. »

La version publiée de ces pensées, parue en septembre 1916, n’était pas moins véhémente. « Si la guerre actuelle provoque chez les socialistes chrétiens réactionnaires et les petits-bourgeois pleurnichards uniquement de l’épouvante et de l’horreur, de la répulsion pour tout emploi des armes, pour le sang, la mort, etc., écrivait Lénine, nous avons le devoir de dire : la société capitaliste a toujours été et demeure en permanence une horreur sans fin. » Le grondement de l’artillerie était trop éloigné pour qu’on puisse l’entendre de Zurich, mais c’était tout de même une étrange réaction au pire martyre qu’ait jamais connu l’Europe.

Comme allait bientôt le découvrir Marcu, la vision qu’avait Lénine de l’avenir était bien plus apocalyptique que le simple combat. Il expliqua à son invité, assis face à lui dans ces émanations de saucisses fumées et cette humidité de bord de lac, qu’il envisageait une révolution mondiale, une série de soulèvements coordonnés, impitoyables, qui annihileraient à jamais la double oppression du capitalisme et de l’empire. La bourgeoisie devait mourir, les grandes propriétés du pays devaient partir en flammes, et partout les propriétaires d’esclaves devaient connaître à leur tour l’esclavage. « Lénine ne préparait pas des invasions de l’extérieur, observait Marcu, mais de l’intérieur. […] Chaque révolutionnaire devait œuvrer à la défaite de son propre pays. […] La tâche principale était de coordonner tous les éléments moraux, physiques, géographiques et tactiques de l’insurrection universelle, de rassembler toutes les haines suscitées par l’impérialisme sur les cinq continents. » Comme Lénine l’avait dit en 1914 : « La transformation de la guerre impérialiste actuelle en guerre civile est le seul mot d’ordre prolétarien juste. »

« Il écrivait comme si des milliers de gens attendaient ses ordres, se rappelait Marcu, comme si un imprimeur se tenait derrière la porte. » Cet homme ne se contentait pas de pourparlers de paix ou d’un plan pour remettre les usines aux ouvriers : il visait à détruire le système même qui avait suscité la guerre. Comme le disait des années auparavant Pavel Axelrod, un menchevik allié de Martov, « Lénine est le seul qui se préoccupe vingt-quatre heures sur vingt-quatre de la révolution, qui n’a d’autres pensées que la révolution, et qui ne rêve la nuit que de révolution ». « Ce n’est pas un hasard, écrivait Trotski, si, dans le vocabulaire de Lénine, se rencontrent si fréquemment les mots irréconciliable et implacable. » La vieille révolutionnaire Véra Zassoulitch avait exprimé la même idée des années plus tôt, quand elle comparait le jeune Lénine et Georges Plekhanov, qui était à l’époque le plus respecté des marxistes russes en exil. « Georges est un limier, lui avait-elle dit. Il va secouer une chose pendant un moment, puis il va la laisser tomber ; alors que toi, tu es un bouledogue – tu ne lâches jamais prise. » Lénine savoura ces mots en répétant pour lui-même, visiblement enchanté : « Tu ne lâches jamais prise. » (p. 80-82)

 

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