Pierre Ponchon, Thucydide philosophe. Extrait

Pierre Ponchon, Thucydide philosophe. La raison tragique dans l'histoire, Jérôme Millon, coll. Horos, broché, 415 pages, 34 €.

Dans la tradition occidentale, Thucydide (environ 460-400 av. J.-C.) représente le modèle de l'historien et La Guerre du Péloponnèse le premier livre d'histoire scientifique. Pourtant, replacé dans la constellation des savoirs préplatoniciens dont il est issu, il apparaît que l'ouvrage ne vise pas à fonder la science historique, mais plutôt à réaliser un vaste projet philosophique d'un type nouveau.

Extrait : « Thucydide avec et contre Homère

L’objet du texte de Thucydide ne saurait être compris en dehors de son rapport avec la poésie épique. Hormis Hellanikos, Homère est l’unique figure « littéraire » à être mentionnée. Pourtant, il n’a a priori aucun lien avec les évènements narrés dans La Guerre du Péloponnèse. Il n’est d’ailleurs convoqué presque exclusivement qu’à titre de témoignage historique ou d’archive, et sûrement pas comme modèle. Ainsi ne sont cités de manière explicite que des hymnes, et quand il est fait mention de l’Odyssée ou de l’Iliade, c’est de manière très ponctuelle pour la piraterie dans le premier cas, et pour le catalogue des vaisseaux dans le second ? ces quelques indications font pourtant d’Homère l’auteur le plus représenté et le seul que Thucydide prend la peine de citer.

Si l’on enlève les cas où il est convoqué à titre de document sur le passé, le moins que l’on puisse dire est que l’admiration que lui porte Thucydide ne semble pas démesurée.  Homère est au premier chef concerné par les attaques contre les poètes qui embellissent, qui déforment ou qui introduisent du μυθῶδες . À ce titre, un passage est emblématique de l’attitude de Thucydide envers l’épopée. En II.41.4 en effet, dans ce morceau de choix qu’est le discours que Périclès prononce en l’honneur des morts tombés pendant la première année de guerre, le seul nom propre à être mentionné est celui d’Homère :

            […] nous n’avons en rien besoin ni d’un Homère pour chanter des louanges, ni de quelqu’un qui charmera (τέρψει) sur le moment par de belles paroles, mais dont la vérité lésera l’interprétation des faits (τῶν δ’ἔργων τὴν ὑπόνοιαν).

La tonalité est celle du défi, de l’ἀγών. À un premier niveau, Périclès fait seulement jouer à plein l’opposition entre logoi et erga. Si la cité d’Athènes n’a pas besoin de quelqu’un qui la loue, c’est d’abord parce qu’elle n’a pas besoin de mots pour embellir son action, ensuite parce que sa grandeur opèrera pour toujours, sans avoir besoin d’être réactivée à chaque instant, enfin parce que la mémoire n’a pas besoin du secours du mythe pour être conservée et pour frapper les esprits. Ses seuls actes suffisent à la cité d’Athènes. Sa grandeur est telle que sa seule existence est une garantie de renommée éternelle suffisante.

Mais les paroles de Périclès au sujet d’Homère s’opposent aussi presque mot pour mot aux propos de Thucydide sur sa propre œuvre dans le célèbre passage de méthode. En opposant l’utilité et la vérité aux charmes des belles paroles et l’éternité de son œuvre au plaisir momentané que suscite Homère, Thucydide se dépeint alors implicitement comme celui qui amende Homère sur l’analyse de la guerre. Homère, qui apparaît clairement dans ce passage comme le poète de l’Iliade qui chante les exploits des héros et l’expédition d’Agamemnon, est accusé d’avoir déformé la réalité. Aussi réussie soit-elle, sa louange ne peut charmer que l’instant, contrairement aux capitales éternelle (κτῆμα ἐς αἰεὶ ) que représente le texte de Thucydide.

On comprend encore mieux la portée de la critique en la replaçant dans un autre processus plus général d’évaluation, c’est-à-dire en la mettant en parallèle avec le passage dit de « l’archéologie », dans lequel Thucydide tente de rendre compte de la véritable grandeur de la guerre de Troie. Les belles paroles d’Homère ne se contentent pas de grossir artificiellement la renommée de la guerre de Troie ; par le plaisir immédiat qu’elle provoque, elle modifie le sens des faits. L’opposition n’est plus donc tant entre logos et ergon qu’entre deux interprétations des faits. Le mot ὑπόνοια en II.41.4 traduit chez Thucydide « la pure conjecture de l’esprit sans aucun contact avec le réel ». Il s’agit d’un terme qui indique une opération de l’esprit, en tant cependant qu’elle échoue à rendre compte de la réalité. Non seulement Homère doit s’en remettre aux paroles plutôt qu’aux faits, mais, de plus, il se prive de tout accès à la compréhension des faits et du réels. Autrement dit, ce que Thucydide ramène entre le logos et le ergon, c’est la γνώμη, seule à même de poser convenablement les conjonctures et de saisir le sens du déroulement des évènements. L’interprétation des faits par Homère, est, en premier lieu, son évaluation de la grandeur de la guerre de Troie, qui détermine dans quelle mesure elle doit être louée, est défaillante car séparée de la vérité. Ce faisant, Thucydide circonscrit le chant de son œuvre, non plus celui de laudateur, réduit à n’être qu’un flatteur habile rhéteur-étrange portrait d’Homère-, mais celui du penseur, capable de montrer le fonctionnement du réel et de l’analyser convenablement ; non plus le poète qui déforme par des mots, mais l’analyste qui éclaire par sa γνώμη. Si les mots ne semblent pas nécessaires pour louer les actions des Athéniens, il n’est pas encore sûr, contrairement à l’opinion de Périclès, qu’elle n’ait pas besoin d’une intelligence qui les éclaire.

 Ainsi, Thucydide cherche constamment à se démarquer d’Homère, non seulement en valorisant son objet au détriment du sien, mais encore en mettant en avant une différence d’interprétation, c’est-à-dire en soulignant la valeur intellectuelle de sa propre œuvre, à la fois au niveau de l’établissement des faits et au niveau de la compréhension qui en est donnée. Non seulement Homère embellit mais en plus il se trompe. » p.87-89.

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 Buste de Thucydide (Pouchkine Museum)

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