Ayn Rand, La grève. Extrait.

Ayn Rand, La Grève. Atlas Shrugged, traduit par Sophie Bastide-Foltz, les Belles Lettres, broché, 1340 pages, 19 €.

Dans les années 1950 et dans des Etats-Unis en passe de devenir une démocratie populaire, Dagny et Hank, deux industriels, tentent de défendre leur liberté d'entreprendre contre le processus de collectivisation. Cette lutte s'inscrit peu à peu dans un mouvement clandestin de résistance à l'étatisme, ponctué par les mystérieuses disparitions des entrepreneurs et créateurs les plus en vue.

Extrait : « « Mais pourquoi ? s’écria-t-elle. Pourquoi ? Qu’êtes-vous en train de faire, tous ?

– La grève », répondit John Galt.

Ils se tournèrent vers lui, comme s’ils s’attendaient à entendre ce mot. Le silence tomba sur la pièce, et Dagny eut l’impression que le temps était suspendu. Elle regardait John Galt, assis avec désinvolture sur l’accoudoir du fauteuil, au-delà du cercle de lumière de la lampe, penché en avant, l’avant-bras sur les genoux, la main pendante. Un petit sourire sur ses lèvres donnait à son propos des accents de fatalité, un côté irrévocable.

« En quoi est-ce surprenant ? demanda Galt. Il n’y a qu’une catégorie d’hommes qui n’a jamais fait grève au cours de l’histoire. Toutes les autres se sont arrêtées, présentant leurs revendications au monde et prouvant qu’on ne pouvait pas se passer d’elles. Sauf les hommes qui ont porté le monde sur leurs épaules, qui l’ont fait vivre, qui ont supporté les pires affronts pour seuls remerciements, sans jamais abandonner pour autant l’espèce humaine. Eh bien, leur tour est venu. Il est temps que le monde découvre qui ils sont, ce qu’ils font et ce qui se passe quand ils ne veulent plus jouer leur rôle. C’est la grève des êtres pensants, miss Taggart. La matière grise est en grève. »

Elle n’avait pas bougé, hormis les doigts d’une main qui remontaient lentement de la joue vers la tempe.

« De tout temps, poursuivit John Galt, l’esprit a été associé au mal. Ceux qui ont pris la responsabilité de porter sur le monde le regard lucide d’une conscience en éveil, ceux qui ont accompli cet acte fondamental d’établir un lien rationnel entre les choses, sont devenus la cible de toutes les insultes, d’hérétique à matérialiste, en passant par exploiteur ; de toutes les iniquités, de l’expropriation à l’exil, en passant par la privation des droits civiques ; de tous les tourments, des moqueries au peloton d’exécution, en passant par le chevalet… Et pourtant, l’humanité a survécu parce que ces hommes ont continué de penser – enchaînés, emprisonnés, cachés, retirés dans une cellule de philosophe ou au travail chez un commerçant. Pendant tous ces siècles où l’on a célébré la bêtise, entre stagnation acceptée et violence exercée, ces hommes ont compris que le blé a besoin d’eau pour pousser, que des pierres peuvent former des arches, que deux et deux font quatre, que le chemin de l’amour ne passe pas par la souffrance, que la vie ne peut pas se nourrir de destruction ; et, grâce à eux, leurs semblables ont entrevu par moments ce que signifiait être un homme. Ces moments, mis bout à bout, leur ont permis de tenir. L’homme doué de raison leur a appris à faire cuire le pain, à cicatriser leurs plaies, à forger des armes et même à bâtir les geôles où ils l’ont jeté. Doté d’une formidable énergie – et d’une bien imprudente générosité –, il savait que le destin de l’homme n’était pas de stagner. Rester sans rien faire n’est pas dans sa nature car il n’est pas de capacité plus noble et joyeuse que d’inventer. Et cet homme a continué de travailler au service de l’amour de la vie qu’il était le seul à éprouver, quoi qu’il lui en coûte ; travailler pour ses spoliateurs, ses geôliers, ses bourreaux, payant de sa vie le privilège de sauver la leur. Ce fut à la fois sa grandeur et sa faute de les laisser lui apprendre à se sentir coupable de sa grandeur, d’accepter le rôle d’animal sacrificiel et de périr sur l’autel des brutes épaisses pour avoir commis le péché d’intelligence… Le plus drôle, si ce n’était aussi tragique, c’est que dans toute l’histoire humaine, sur tous les autels érigés par l’homme, c’est l’homme qu’on a immolé sur ces autels et l’animal qu’on a idolâtré. C’est aux attributs de l’animal et non à ceux de l’homme, qu’on a voué un culte, à l’instinct et à la force respectivement personnifiés par les mystiques et les rois. Les mystiques rêvaient d’une conscience irresponsable, asseyaient leur autorité sur l’idée que leurs croyances étaient supérieures à la raison, que la connaissance procède d’un mouvement aveugle et inexplicable qu’il faut suivre aveuglément, sans se poser de question. Et les rois, qui régnaient par la force pour s’emparer de tout ce qu’ils pouvaient, avaient la conquête pour méthode et le pillage pour objectif, sans oublier le gourdin ou l’arme à feu pour affermir leur pouvoir. Les défenseurs de l’âme humaine s’occupaient des sentiments, les défenseurs du corps, de l’estomac, mais les uns et les autres s’étaient ligués contre l’esprit. Et pourtant, même le plus fruste des êtres humains n’est pas prêt à renoncer à son esprit. Personne n’a jamais cru à l’irrationnel. On croit à l’injustice, oui. Chaque fois qu’un homme incrimine l’esprit, il poursuit un but inavouable pour l’esprit. Lorsqu’il prône la contradiction, il sait que quelqu’un prendra sur lui le fardeau qui l’accompagne, quelqu’un qui s’arrangera pour que ça marche, quitte à en souffrir et fût-ce au prix de sa vie ; la destruction est le prix de toute contradiction. Il n’y a d’injustice que si les hommes acceptent de la subir. Ce sont les hommes de raison qui ont permis aux brutes d’asseoir leur pouvoir. À la base de toute doctrine contre la raison, existe une volonté de disqualifier la raison elle-même. À la base de toute doctrine prêchant le sacrifice de soi, existe une volonté de disqualifier la compétence. Les doctrinaires l’ont toujours su. Nous, non. Le temps est venu pour nous d’ouvrir les yeux. On nous demande aujourd’hui de vénérer ce qui nous était autrefois présenté sous la forme d’un dieu ou d’un roi, autrement dit la manifestation la plus imbécile, la plus tordue de l’incompétence humaine érigée en modèle. » p.842-844.

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PRESSE :

Un véritable péplum à la gloire du libéralisme et de l'individualisme.
Le Nouvel observateur - 29/09/2011

Adapté au cinéma, ce récit d'action et d'amour reste une référence centrale de l'idéologie dite "libertarienne", hostile au legs du New Deal et à l'État interventionniste.
Le Monde des livres - 28/10/2011

Un célèbre roman inspirateur du rêve libertarien.
Philosophie magazine - 01/06/2015

Ayn Rand.

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