Alexander Berkman, Le Mythe bolchevik, Journal 1920-1922, Extrait

Alexander Berkman, Le Mythe bolchevik. Journal 1920-1922, traduction de Pascal Haas, préface de Miguel Abensour et Louis Janover, Klincksieck, coll. Critique de la politique, broché, 286 pages, 23,90 €.

 

L'auteur, révolutionnaire communiste anarchiste, témoigne dans un journal de la construction du bloc soviétique entre 1920 et 1922, suite à la révolution de 1917. Au fil des rencontres, des événements et des portraits, il décrit l'enthousiasme spontané, la naissance des doutes, puis la répression sans scrupule de la rébellion prolétarienne de Kronstradt.

 

Extrait : Le marché

« J’aime sentir la neige gelée crisser sous mes pieds. Les rues sont animées et grouillent de monde – le contraste est saisissant avec Petrograd qui m’a fait l’impression d’un cimetière. Comme les trottoirs étroits sont bombés et glissants, tout le monde marche au milieu de la rue. Un rare tram passe de temps à autre, quelques voitures roulent ici et là en grinçant. Les gens sont mieux habillés qu’à Petrograd et n’ont pas l’air aussi pâles et exténués. On voit plus de soldats et de personnes vêtues de cuir. Des hommes de la Tcheka, me dit-on. Presque tout le monde transporte un paquet sur le dos ou tire un petit traîneau chargé d’un sac de pommes de terre d’où s’égoutte un liquide noirâtre. Ils marchent d’un air préoccupé et avancent péniblement.

En tournant à l’angle de la rue Myasnitskaïa, j’aperçois une grande affiche jaune sur le mur. Mon oeil est attiré par le mot Prikaz (ordre) en grosses lettres rouges – instinctivement, j’associe ce terme à l’ancien régime. L’affiche est rédigée dans un style familier, les formules « J’ordonne » ou « J’exige » répétées avec la fréquence habituelle dans les anciens décrets de police. Je lis : « J’ordonne aux citoyens de Moscou… ». Citoyens ? Je cherche la date. Il est écrit 15 janvier 1920, et c’est signé par le commis­saire de la milice. Le prikaz me rappelle le règne des gendarmes et des Cosaques, ce qui me déplaît. Je pense que la révolution devrait trouver un autre langage.

Je suis passé devant la place Rouge où les héros de la révolution sont enterrés le long du mur du Kremlin. Des milliers d’autres, tout aussi dévoués et héroïques, gisent dans des tombes anonymes à travers tout le pays et sur les fronts. Le nouveau monde n’est pas né sans douleur. La Russie souffre encore énormément de la faim et de la misère, un héritage du passé que la révolution est venue abolir à tout jamais.

Sur le mur de l’ancienne Douma, près de la porte Tverskaïa, je lis la phrase gravée dans la pierre : « La religion est l’opium du peuple. » Mais dans la chapelle voisine se déroulait une messe, et l’endroit était noir de monde. Le prêtre en soutane, ses cheveux longs lui tombant dans le dos, psalmodiait la litanie gréco-catholique. Les fidèles agenouillés sur le sol glacé, en majorité des femmes, n’arrêtaient pas de se signer. Plusieurs hommes, habillés pauvrement et tenant des sacoches, sont entrés discrète­ment, se sont inclinés et ont fait le signe de croix avec révérence.

Un peu plus loin, je suis tombé sur un marché, l’historique Okhotny Ryad, en face de l’hôtel National. D’un côté s’alignent des petits stands, de l’autre, des magasins plus prétentieux, et au milieu, le trottoir – tout est resté comme par le passé. On proposait du poisson et du beurre, du pain et des oeufs, de la viande, des bonbons et des produits cosmétiques – une page vivante de la vie que la révolution a abolie. Une vieille femme aux traits finement ciselés, vêtue d’un manteau élimé, restait là debout sans bouger en tenant un vase japonais. Près d’elle se trouvait une autre femme, plus jeune et l’air d’une intellectuelle, avec un panier contenant des verres à vin en cristal d’une rare qualité. À l’angle, des petits garçons et des petites filles vendaient des cigarettes et des lepyoshki, une sorte de crêpe aux pommes de terre, et plus loin, j’ai aperçu un attroupement autour d’une vieille femme qui servait du tchtchi (soupe aux choux) dans une marmite.

« Cinq, cinq ! criait-elle d’une voix rauque. Du tchtchi délicieux pour seulement cinq kopeks ! »

De la marmite fumante montait une odeur appétissante. « Donnez-m’en une assiette, je lui demande en lui tendant un rouble.

–– Dieu soit avec toi, petit oncle ! répond-elle en me jetant un regard méfiant. Ça coûte une pièce de cinq, cinq kopeks. »

–– Voilà un rouble entier », je réplique.

La foule éclate de rire. « Elle veut dire cinq roubles, explique quelqu’un. Un rouble vaut seulement un kopek.

–– Ça ne les vaut pas non plus ! » lance un petit galopin.

La soupe brûlante répand une chaleur agréable dans tout mon corps, mais le goût du voblia (poisson) est infect. Je tends le bras pour rendre l’assiette.

« Permettez-moi, s’il vous plaît », dit alors un homme à mes côtés. D’un certain âge, il faisait à l’évidence partie de l’intelligentsia et parlait avec l’accent d’un Russe cultivé. Ses yeux noirs brillants ressortaient au milieu de son visage d’une pâleur maladive. « Avec votre permission », répète-t-il en montrant l’assiette.

Je la lui donne. Avidement, comme un homme affamé, il engloutit le tchtchi brûlant en attrapant le dernier morceau de chou. Puis il me remercie abondamment.

J’aperçois un gros livre sous son bras. « Vous l’avez acheté ici ?

–– Ah non, c’est impossible ! J’essaie de le vendre depuis ce matin. Je suis ingénieur civil, et c’est un de mes derniers, dit-il en tapotant le livre avec affection. Mais, excusez-moi, je dois filer au magasin avant qu’il ne soit trop tard. Ils ne m’ont pas donné de pain depuis deux jours. Je vous suis extrêmement obligé. »

Je sens soudain qu’on me tire par le coude. « Achetez des cigarettes, petit oncle ! » – une jeune fille, d’une extrême maigreur, me tend sa main. Ses doigts raidis de froid tiennent maladroitement quelques cigarettes posées à même sa paume. Sans chapeau ni manteau, elle n’a qu’un vieux châle serré sur son corps menu.

« Achetez, barin ! me supplie-t-elle d’une petite voix.

–– Comment ça, barin ? s’énerve une fille à côté. Il n’y a plus de barin (maître), on est tous des tovarichtchi, maintenant ! Tu ne le sais donc pas ? » la réprimande-t-elle gentiment.

Elle est belle, n’a pas plus de dix-sept ans, et ses lèvres rouges contrastent avec la pâleur de son visage. Sa voix est douce et musicale, sa façon de parler agréable.

Ses yeux se posent un instant sur moi, puis elle m’entraîne à l’écart.

« Achetez moi un peu de pain blanc, dit-elle, avec humilité mais sans aucune honte. Pour ma mère qui est malade.

–– Vous ne travaillez pas ?

–– Je ne travaille pas ! s’exclame-t-elle avec un certain dépit. Je tape à la machine au sovnarkhoz, mais on ne reçoit plus qu’une demi-livre de pain, et pas grand-chose d’autre. »

Des cris retentissent. J’entends claquer des sabres. « Oblava (raid) ! Militsioneri ! » Des hommes armés viennent d’encercler le marché.

Les gens sont terrorisés. Certains veulent fuir, mais le cercle des mili­ciens ne laisse partir personne sans qu’il ait d’abord montré ses papiers. Les soldats, bourrus et impérieux, lâchent des jurons grossiers en traitant les gens brutalement.

Un militsioner a renversé la marmite de tchtchi d’un coup de pied et tire la vieille femme par le bras qui supplie : « Laissez-moi prendre ma marmite, petit père, laissez-moi la prendre !

–– On va t’en faire voir des marmites, sale spéculatrice ! » la menace l’homme en la traînant.

–– Ne maltraitez pas cette femme ! je m’insurge.

–– Vous êtes qui ? Comment osez-vous vous en mêler ? me crie un homme en cuir. Vos papiers ! »

Je lui montre mon formulaire d’identité. Le tchékiste y jette un coup d’oeil, et très vite il repère le tampon du ministère des Affaires étrangères et la signature de Tchitcherine. Ses manières changent aussitôt. « Excusez-moi. Laissez passer le tovarichtch étranger ! » ordonne-t-il à ses soldats.

Dans la rue, les miliciens emmenaient leurs prisonniers. Devant et der­rière eux marchaient des soldats, leurs fusils à baïonnette tenus à l’horizon­tale, prêts à tirer, et de chaque côté, des hommes de la Tcheka, le revolver pointé dans le dos des prisonniers. J’ai aperçu la femme qui vendait de la soupe et le grand ingénieur, son gros livre toujours sous le bras. J’ai vu la vieille dame aristocrate à l’arrière de la file, les deux filles à qui j’avais parlé, et plusieurs jeunes garçons, certains pieds nus.

Je me suis tourné vers le marché. De la porcelaine brisée et des dentelles déchirées jonchaient le sol, des cigarettes et des lepyochki étaient éparpillés sur la neige, piétinés par des bottes boueuses, et des chiens rapaces se bat­taient pour des restes de nourriture. Des enfants et des femmes se cachaient sous les porches des immeubles d’en face, suivant des yeux les soldats qui montaient la garde devant le marché. Le butin pris aux marchands était en train d’être entassé par les tchékistes.

J’ai regardé vers les magasins. Ils étaient restés ouverts, ils n’avaient pas été razziés. » (Page 41-44)

 

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