Pierre Ménard, Le Français qui possédait l'Amérique, Extrait

Pierre Ménard, Le Français qui possédait l'Amérique. La vie extraordinaire d'Antoine Crozat, milliardaire sous Louis XIV, Cherche-midi, broché, 448 pages, 19,90 €

Il était trois fois plus riche que Bill Gates, habitait au Ritz, logeait sa fille à l’Élysée, possédait la Louisiane, achetait des châteaux par dizaines… mais son nom a sombré dans l’oubli. Antoine Crozat est pourtant l’une des personnalités les plus fascinantes de son époque. Parti de peu, celui que l’on croit fils de cocher doit multiplier les détournements de fonds, spéculations douteuses et autres manipulations pour parvenir au sommet. Au cours de son incroyable épopée, il développe le commerce du café et du tabac, diligente des opérations corsaires, devient le plus grand négociant d’esclaves d’Europe et met en place un trafic international – aussi lucratif qu’illégal – de marchandises et de métaux précieux. En 1712, consécration suprême d’une ascension fulgurante, Louis XIV lui cède une partie de l’Amérique, d’une surface alors équivalente à celle de son propre royaume ! Avec son réseau et sa fortune, Crozat finance des guerres et des coups d’État, participe à l’annexion de l’île Maurice, fait creuser le canal de Picardie et inspire le système de Law avant de contribuer à sa chute. Saura-t-il pour autant résister aux vicissitudes de l’époque ? Par son insolente opulence en ces temps de crise, il est une proie rêvée pour ses innombrables ennemis, comme pour un État prêt à tout pour renflouer ses caisses.
L’histoire vraie, racontée pour la première fois, d’une destinée qui dépasse toutes les fictions.

 

Extrait : « Le casse du siècle.

Antoine n’a pas quitté son protecteur sans raison. En juin 1689, il a fait l’acquisition de l’une des charges les plus importantes du royaume. Le voici, à 34 ans seulement, receveur général des finances de Bordeaux. Le titre vous laissera probablement de marbre, mais il est l’équivalent pour un homme d’argent du bâton de maréchal pour un militaire. De fait, Crozat est déjà l’un des principaux financiers du Roi-Soleil.

Incapable de mettre en place une administration fiscale efficace, l’Etat a dû privatiser la perception des impôts auprès des receveurs (taille, taillon…) et des fermiers généraux (gabelle…). Chaque année où il est d’office, le Toulousain signe donc un contrat avec le pouvoir par lequel il s’engage à lui fournir une somme convenue, qu’il se charge ensuite de récupérer.

En théorie, la mécanique est bien huilée. Dans chaque village, un bourgeois est « élu » pour récolter les impôts de ses voisins. Les deniers récoltés sont ensuite centralisés au niveau des diocèses par des receveurs (possédant des charges identiques à Crozat à Lavaur, Saint Papoul et Albi), qui les transmettent à leur tour au receveur général, ce dernier se chargeant enfin de les remettre au roi. Mais dans les faits, la collecte est un véritable bourbier. La lenteur des communications, la rareté du numéraire, la méfiance envers les taxes – encore considérées par beaucoup comme des mesures exceptionnelles réservées aux temps de guerre -, la fraude, les détournements en tous genres, les réévaluations des montants à prélever selon l’importance des récoltes ainsi que la multiplicité des intermédiaires font que la perception des impôts d’une année donnée est étalée sur quinze à ving-deux mois. De là découlent d’insondables problèmes de chevauchement des exercices, aussi redoutables pour le financier que pour l’Etat. Afin de clarifier sa situation, le pouvoir exige donc que les receveurs émettent des avances sur recettes, les rescriptions. Plus que la collecte des impôts, le vrai métier de Crozat consiste ainsi à prêter à l’Etat son propre argent.

Antoine et ses comparses font payer fort cher ce service, exigeant de copieux intérêts et n’hésitant pas à pressurer autant que possible la piétaille pour rembourser leurs avances. En plus de soulever la colère du peuple, qui considère ces financiers, ces « publicains, comme des individus âpres au gain, dénués de toute morale et bâtissant leur fortune sur le dos du pays, Crozat sait qu’il s’expose à de nombreux dangers. Les tensions sont vives avec les subalternes chargés des basses œuvres de la récolte d’argent qui, prévaricateurs ou concussionnaires, quand ils ne sont pas tout simplement incompétents, sont rarement enclins à fournir à temps les sommes exigibles. Or ces ajournements peuvent être catastrophiques dans la mesure où les receveurs empruntent une partie non négligeable des fonds qu’ils avancent. Que les retards soient trop importants et les créanciers, véritables vautours, peuvent dépecer le collecteur d’impôts, ruiner son crédit, anéantir sa fortune. On ne compte plus les faillites de grands argentiers, dont les noms sont susurrés comme autant d’épouvantails. Les receveurs généraux de Limoges n’ont-ils pas dû abandonner voici quelques années leurs hôtels et châteaux du jour au lendemain pour prendre le chemin honteux de l’exil ?

Mais Crozat n’ignore pas non plus que, pour qui sait s’y prendre, la charge qu’il vient d’acquérir est l’une des plus lucratives du royaume. Même une fois payés les commis, le coût des tournées, les gages et les intérêts des créanciers, les marges sont extrêmement confortables. D’autant que la généralité de Bordeaux est l’une des plus vastes et des plus riches des 21 que compte le pays. En laissant ses scrupules de côté, il dispose par ailleurs d’une pléthore d’expédients pour arrondir ses revenus : prélever à son propre profit la quote-part des receveurs particuliers, infliger des amendes à des villes pour des fautes qu’elles n’ont pas commises, prendre quelques rétrocommissions au moment de la vente d’offices… Mais plus encore que cela, la véritable puissance de l’office réside dans le fait qu’il met son titulaire en contact direct avec la masse monétaire du royaume, ces belles pièces d’or et d’argent dont tous manquent si cruellement. S’il le souhaite, Crozat peut placer ces tonnes d’espèces sonnantes et trébuchantes à court terme et avec discrétion dans des investissements à fort profit, tout en retardant au maximum l’échéance du paiement final, lors duquel il rend la manne dont il n’était que le dépositaire.

Naturellement, cette pratique à la moralité douteuse exige de l’aplomb, des reins solides et une forte dose de mauvaise foi car le recel de deniers publics est rigoureusement interdit. Mais puisque tout le monde s’y adonne avec délice, pourquoi s’en priver ? Son frère Pierre ne se cache pas de faire la même chose avec l’argent qu’il brasse chez Pennautier.

Paradoxe suprême, ces investissements éminemment lucratifs ne sont souvent rien d’autre que… des placements d’Etat. Abandonnée à sa fringale de guerres, de dépenses fastueuses, de pensions, de pots-de-vin aux alliés ou Etats neutres, la puissance publique est à la recherche permanente de nouvelles liquidités. Hélas, les impôts ne fournissent que de bien maigres ressources. Ils reposent en majorité sur les classes moyennes et inférieures puisque les gentilshommes, les riches membres du tiers état et les habitants des villes privilégiées en sont exemptés par naissance ou par divers procédés. Autant dire qu’il s’agit d’une chimère, les exemptés vivant chaque tentative de rogner sur leur privilège comme une remise en cause de l’ordre social. Les rares réformes tentées en ce sens, comme la capitation et le dixième, seront toutes abandonnées. » (p. 39-42)

 

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