Manifeste à l’empereur de Kang Youwei : Entretien avec Roger Darrobers

Kang Youwei, Manifeste à l’empereur adressé par les candidats au doctorat, texte présenté, traduit et annoté par Roger Darrobers, traduction revue par Stéphane Feuillas, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, broché, 2016, XXXII-174 pages, 27 €.

 

Rédigé le 2 mai 1895, au lendemain de la signature du traité de Shimonoseki qui cédait Taïwan au Japon, le Manifeste de Kang Youwei (1858-1927) adressé à l'empereur Guangxu élabore une série de propositions concrètes visant à la modernisation et au développement économique de la Chine. Signé par quelque douze cents lettrés, cet appel s'il ne fut pas immédiatement entendu annonce l'éphémère Mouvement de réformes de 1898 dont Kang Youwei fut l'une des principales têtes pensantes. Pour la première fois, l'opinion publique semblait en mesure de peser sur le cours de l’Histoire. L’échec des réformes de 1898 et l’exil de ses hérauts vont laisser le champ libre aux partisans de la voie révolutionnaire. Un autre horizon s’ouvre alors pour la Chine. Le Manifeste à l’empereur adressé par les candidats au doctorat (1895) condense les idées de Kang Youwei pour mettre la Chine sur la voie de la modernité et de la puissance. son contenu préfigure l’évolution actuelle de la Chine et éclaire sur ses relations avec le reste du monde.

 

*

 

Entretien avec le traducteur Roger Darrobers

 

Réalisé par Marie-José d’Hoop

 

 

Pourriez-vous préciser pour nos lecteurs les circonstances historiques qui ont conduit Kang Youwei à adresser ce Manifeste à l’empereur ?

 

La défaite de la marine chinoise face à la flotte japonaise en février 1894 à propos de la Corée et la signature du traité de Shimoneseki, le 17 avril 1985, sonnèrent le glas de la puissance chinoise en Asie. La Chine était contrainte de céder au Japon Taïwan et les Pescadores ainsi que l’archipel des Ryu-Kyu ; il lui fallut aussi renoncer à toute suzeraineté sur la péninsule coréenne. À ces concessions s’ajoutait le versement d’indemnités faramineuses. Face à ce qui fut vécu comme une véritable humiliation nationale, Kang Youwei (1858-1927) mobilisa dans un premier temps les élites lettrées dans les provinces qui adressèrent à la cour des pétitions réunissant au total plus de trois mille signatures. Le mouvement s’est ensuite cristallisé à Pékin au moment de la ratification du traité. Entre le 1er et le 3 mai 1895, Kang Youwei alerta l’intelligentsia lettrée réunie à la capitale pour passer les épreuves de l’examen triennal du doctorat, et adressa à l’empereur Guangxu (1875-1908) ce long manifeste accompagné d’une pétition dans le but d’inciter le pouvoir à renoncer à une telle capitulation. Cette démarche s’inscrit dans une tradition, celle des lettres en « dix mille caractères » envoyées à l’empereur par des lettrés dans des situations de crise. Ce type de texte, en marge des mémoires officiels, avait été encouragé par le pouvoir impérial à certaines périodes, comme sous la dynastie Song (960-1279) avec l’institution des « mémoires scellés », dont celui rédigé par le philosophe confucéen Zhu Xi offre un exemple caractéristique (1).

 

Comment de simples « candidats » ont-ils osé braver l’empereur ?

 

Il existe depuis Confucius et Mencius une tradition d’engagement politique et moral encourageant les lettrés à adresser au souverain des paroles « sincères » destinées à corriger son « cœur » et à le remettre dans le droit chemin. Même si le geste est inhabituel de la part de candidats à l’examen suprême, on rencontre au cours de l’histoire chinoise plusieurs précédents où, en période de crise, les étudiants du collège impérial se sont mobilisés pour tenter de faire infléchir les décisions de la cour. Sans exercer de fonctions officielles à proprement parler, Kang Youwei et les autres candidats au doctorat n’en constituent pas moins une élite cultivée nantie du grade de juren (littéralement, « personnalité promue ») que nous traduisons par « licencié », caste privilégiée qui place les titulaires de ce titre très sensiblement au-dessus du commun des mortels. Ce capital symbolique était du reste assorti d’un certain nombre de privilèges : les candidats au doctorat étaient surnommés « véhicules officiels », en raison des moyens théoriquement mis à leur disposition pour assurer leur déplacement vers la capitale, d’où le titre original du texte : Gongche shangshu, également appelé « Deuxième lettre à l’empereur Qing ».

 
Kang Youwei

Kang Youwei

Vous écrivez que ce manifeste n’est jamais parvenu à l’empereur ; comment les idées et les arguments ont-ils pu se propager et avoir de l’influence, et si oui, laquelle ?

 

Le Manifeste à l’empereur de 1895 fut en effet bloqué par le censorat, mais il connut une large diffusion dans tout le pays et s’écoula à plus de dix mille exemplaires en moins d’un mois. Quelques semaines plus tard, Kang Youwei rédigea une nouvelle adresse à la tonalité similaire qui fut cette fois communiquée à Guangxu par son précepteur Weng Tonghe (1830-1904) et qui encourageait le jeune monarque à engager des réformes destinées à permettre au pays de rattraper son retard. Ces idées réformistes vont connaître leur réalisation avec le mouvement de réformes de 1898 qui, malheureusement, subit trois mois plus tard un coup d’arrêt brutal avec la répression lancée par le camp conservateur qui contraint Kang Youwei et son lieutenant Liang Qichao (1873-1929) à prendre la fuite à l’étranger. Leur engagement et leur activisme avaient fait d’eux les deux principales figures des réformes de 1898. Le prestige de Kang Youwei fut tel qu’une pièce d’opéra de Pékin portant son nom fut même écrite à sa gloire.

 

Quelle est la philosophie qui inspire ce texte ?

 

Personnalité charismatique et généreuse, Kang Youwei reste un ardent défenseur des idées confucéennes qui lient intimement le gouvernement du pays au gouvernement de soi. Mais loin de voir dans le confucianisme une doctrine d’essence conservatrice, il y discerne au contraire un instrument destiné à illustrer ses idées réformistes. Cela étant, il s’inscrit dans la tradition confucianiste dite des « textes modernes », en vigueur sous la dynastie Han au début de notre ère. Ce courant interprétatif remis au goût du jour sous la dynastie Qing (1644-1911) se voulait plus spéculatif que celui dit des « textes anciens », plus spécifiquement philologique, qui avait dominé en Chine pendant plus d’un millénaire et demi. Un tel parti-pris explique pour une part les positions paradoxales et anticonformistes défendues par Kang Youwei. À cela il faut ajouter les idées « utilitaristes » dont il se fait le chantre et qui furent longtemps combattues par le confucianisme orthodoxe. Cet utilitarisme est proche à certains égards des objectifs du légisme antique dont le mot d’ordre était « enrichir l’État et renforcer l’armée », thème que l’on retrouve ouvertement exprimé dans le Manifeste à l’empereur de 1895. Pour cela, Kang Youwei s’intéresse de près à son époque et à la situation des autres pays, ce qui explique la richesse des informations qu’il expose.

 

Vous écrivez aussi que le grand texte de Kang Youwei est le Datongshu (« Le Livre de la Grande Unité ») et que les autres textes ne sont que des compilations de références agrégées à des commentaires critiques, quel est donc l’intérêt de ce texte ?

 

Les thèses utopiques et radicales, voire provocatrices, défendues dans le Datongshu (« Livre de la Grande Unité ») rendaient impossible la publication de cet ouvrage du vivant de son auteur. Kang y propose notamment la suppression de la famille et la prise en charge des enfants par des institutions collectives, sans parler de « l’uniformisation des races » obtenue par un métissage programmé à l’échelle de la planète. Une telle vision allait totalement à l’encontre de la vulgate confucéenne la plus élémentaire axée sur les valeurs familiales. Or, loin de défendre des thèses utopistes, le manifeste de 1895 préconise au contraire des mesures concrètes, applicables immédiatement, visant à assurer le renforcement et la sécurité du pays, comme le développement des chemins de fer, de la poste, du commerce, des sciences et de l’industrie, tout en réformant en profondeur le système politique, militaire et éducatif. Ce faisant, il anticipe sur bien des points ce que la Chine deviendra un siècle plus tard.

 

L'empereur Guangxu

 

L'empereur Guangxu

Kang Youwei suggère de ne pas accepter la paix, de se reprendre et de se défendre, sinon la contagion va se propager et la Chine sera dépouillée de ses territoires, de sa puissance. Prémonitoire ?

 

La Chine à la fin du XIXe siècle, et ce malgré des réformes engagées quelques décennies plus tôt visant à son renforcement, reste dans une situation de grande faiblesse face aux visées dominatrices des puissances occidentales et du Japon. Faute d’avoir su accomplir des réformes efficaces, comme Kang Youwei le préconise dans le Manifeste à l’empereur, l’empire chinois s’est effondré presque sans coup férir quinze ans plus tard. Le pays fut alors disloqué et placé sous la férule des « seigneurs de la guerre » ; il subira une nouvelle humiliation avec l’annexion de la Mandchourie par le Japon en 1931, puis l’invasion japonaise en 1937, prélude à huit années de guerre de résistance contre le Japon. Il faudra attendre la fin de la seconde Guerre mondiale en 1945 pour que le pays retrouve son indépendance et son unité. L’instauration de la République populaire de Chine en 1949 marquera le retour à une forme de paix civile, mais aussi la séparation avec Taïwan où le gouvernement nationaliste a trouvé refuge.

 

Kang Youwei fait porter les fautes à l’entourage de l’empereur ; est-ce par peur des représailles ou le pense-t-il réellement ?

 

Le manifeste de Kang Youwei vise implicitement à encourager le jeune empereur Guangxu à s’émanciper de la tutelle de sa redoutable tante, l’impératrice douairière Cixi (1835-1908). Trois ans plus tard, Cixi fut en effet l’instigatrice du coup d’État qui mit fin aux réformes de 1898 initiées par Kang et Liang et approuvées par l’empereur. Cixi maintint alors l’empereur en résidence surveillée pendant dix ans et veilla à ce qu’il fût empoisonné sitôt qu’elle serait appelée à disparaître, d’où la quasi concomitance de leurs trépas. Kang Guangren (1867-1898), frère cadet de Kang, fut l’une des principales victimes de la répression, aux côtés du philosophe Tan Sitong (1865-1898). Kang eût vraisemblablement connu le même sort s’il n’avait réussi à prendre la fuite ; il vécut quinze ans à l’étranger et ne regagna la Chine qu’à la fin de 1913, deux ans après l’instauration de la République, mais dans laquelle, resté le héraut d’une autre époque, il ne se reconnut pas.

 

Quelle est l’influence des idées occidentales, de ses voyages, de ses expériences, de ses lectures sur Kang Youwei ?

 

Lorsqu’il rédige le Manifeste à l’empereur, Kang Youwei, qui est déjà âgé de trente-sept ans, n’a pas encore connu l’exil qui lui a permis de visiter un grand nombre de pays et de nourrir le contenu du Livre de la Grande Unité. Lui-même est originaire du Guangdong, province côtière marquée par la présence de Hong Kong et de Macao, région éloignée du centre du pouvoir et qui se targue d’avoir donné naissance à de nombreux esprits rebelles. Lettré à l’ancienne, mais aussi ouvert sur le reste du monde, il fait preuve d’une inlassable curiosité intellectuelle comme le révèle la variété de son œuvre.

 

Comment pourrait-on qualifier sa philosophie politique, quels concepts sont-ils les mieux adaptés pour la définir, si toutefois les concepts occidentaux peuvent s’appliquer ?

 

On pourrait définir la pensée de Kang Youwei comme un confucianisme réformé et pragmatique dont lui-même ambitionnerait de devenir le nouveau Confucius, autrement dit un « saint » ou, si l’on préfère, un sage hyperbolique, modèle pour les générations futures. Kang après son retour en Chine a voulu faire du confucianisme une religion d’État, combattant les idées républicaines au nom d’un loyalisme indéfectible envers la dynastie déchue. Réformiste, Kang voyait dans la monarchie constitutionnelle un cadre institutionnel susceptible de favoriser l’évolution politique du pays. Il considérait le système fédéral, tel qu’il était pratiqué en Suisse et aux États-Unis, comme un modèle pour réduire le centralisme gouvernemental. Par ailleurs, comme tous les intellectuels de sa génération, Kang était informé des idées désignées sous le terme « darwinisme social », que l’on trouve notamment dans les écrits d’Herbert Spencer (1820-1903) connus en Chine grâce aux traductions de Yan Fu (1854-1921), et qui théorisaient au niveau des nations le triomphe des forts sur les faibles. Un des propos du Livre de la Grande Unité consiste précisément à apporter une réponse visant à démentir ces théories. Cela étant, on constate dans le Manifeste à l’empereur l’influence de ces idées, lorsque Kang, à propos de l’Inde et de la Turquie, évoque la perte de puissance de pays qui n’ont pas été capables de se renforcer. Malgré la générosité de son propos, on relève également le projet de faire déporter vers les régions périphériques les prisonniers politiques afin de contribuer à leur développement, comme cela se pratiquait alors dans la Russie tsariste. Comme on le sait, ce dessein sinistre fut amplement repris au XXe siècle par Mao Zedong (1893-1976) qui avait été durant sa jeunesse un lecteur admiratif de Kang Youwei, avant de lui reprocher de n’être qu’un penseur réformiste et non pas révolutionnaire.

 

Paris, février 2017

 

1) Voir Zhu Xi, Mémoire scellé sur la situation de l’empire, « Bibliothèque chinoise », les Belles Lettres, 2013.

 

 

 

Retour à l'accueil