Leon Battista Alberti, Momus ou le prince. Extrait.

Leon Battista Alberti, Momus ou le Prince. Fable politique, traduit par Claude Laurens, préface de Pierre Laurens , Les Belles Lettres, broché, 306 pages, 13,90 €.

A travers les aventures fantastiques de Momus, dieu de la critique qui crée de grands désordres chez les humains en niant l'existence de l'Olympe et des dieux, L.B. Alberti (1404-1472), écrivain, artiste et ingénieur de la Renaissance, délivre à la fois une leçon d'immoralisme, une réflexion sur l'art du courtisan et une théorie de la dissimulation.

 

Extrait : « Mais aussitôt de tous les bancs une clameur unanime s’élève contre Momus, proclamé ennemi public et coupable de lèse-majesté : Il faut arrêter le criminel, il faut l’enchaîner à la place de Prométhée ! Une telle conspiration de ses ennemis, une telle tempête de colère déchaînée contre lui le laissent prostré et tremblant et il décide de fuir. Il gagne en courant l’Éridan, le fleuve du ciel, pour s’embarquer et gagner au fil du courant nos régions à nous, les hommes. Mais, tandis qu’il est occupé à se garder de ses poursuivants, il tombe dans un gouffre profond et béant qu’on appelle « puits du ciel ». De là, ayant perdu la flamme sacrée qui est l’insigne des dieux, il surgit sur le sol étrusque comme un autre Tagès.

Il trouve là un peuple extrêmement religieux. Il recommence alors à jouer son rôle habituel et se donne comme tâche unique, pour se venger, de dégoûter l’Étrurie du culte des dieux. Il n’y avait turpitude commise par les divinités jusqu’à ce jour dont Momus, en enquêteur attentif, ne se souvînt et qu’il n’ait notée sur ses tablettes. Donc, ayant pris le masque du poète, il allait racontant à la foule avec un mélange de sérieux et de facéties, toutes les fables obscènes concernant les dieux. Dans les écoles, dans les théâtres, aux carrefours, on entendait le récit des aventures galantes de Jupiter, de ses adultères, de ses rapts amoureux. Étaient présentés comme vrais au public les crimes abominables de Phébus, Mars et tel ou tel dieu. Enfin, le faux se mêlant au vrai, le nombre et le retentissement des crimes révélés augmentait tous les jours, si bien qu’il n’était aucun dieu ou déesse qui ne fût tenu pour un dépravé perdu de débauches. Après cela, prenant le masque du philosophe – large barbe, regard sévère, sourcils broussailleux, expression farouche et contenance pleine de morgue –, discutant dans les universités devant de vastes auditoires, il soutenait que la puissance des dieux n’est rien d’autre qu’une invention, sans fondement et parfaitement futile, d’esprits superstitieux. Il n’existe pas de dieux, en tout cas de dieux s’intéressant aux affaires humaines. Ou alors au mieux il n’y a qu’un dieu commun à toutes les créatures douées de vie, Nature, dont la tâche et le souci est de gouverner non seulement les hommes mais aussi les bêtes de somme, les oiseaux, les poissons et autres animaux qu’il convient de diriger et conduire de façon identique et par des moyens identiques, puisqu’ils ont un instinct commun qui les fait se mouvoir, sentir, pourvoir à leur défense et survie de manière identique. Et on ne trouve pas d’ouvrage de Nature, si mauvais soit-il, qui n’ait, dans l’immense abondance de la création, un aspect utile pour tous les autres. C’est pourquoi toute chose que Nature a créée remplit une fonction bien définie et précise, que les hommes la jugent bonne ou mauvaise, puisqu’elle n’aurait aucun pouvoir par elle-même si Nature s’y opposait et la combattait. L’opinion considérait comme des défauts beaucoup de choses qui n’en étaient pas en fait. La vie humaine était le jouet de Nature. Par de tels raisonnements Momus ébranlait nombre de mortels au point qu’ils commençaient à bouder les sacrifices, rejeter les cérémonies traditionnelles et abandonner un peu partout le culte des dieux. Quand les habitants du ciel l’apprennent ils accourent au palais de Jupiter. Ils se lamentent sur leur sort, se demandant les uns aux autres aide et assistance comme c’est l’habitude dans une situation désespérée, et ils déclarent que désormais, puisque les hommes ont cessé de croire et de craindre les dieux, il est inutile, ils le voient bien, qu’ils se considèrent eux-mêmes comme des dieux.

Pendant ce temps Momus poursuivait sa vengeance et continuait à pénétrer avec ses thèses dans toutes les écoles philosophiques. Soit par jalousie, soit par désir de parler, des foules de philosophes accouraient vers ce dieu et ses discours. Ils se tenaient autour de lui au premier ou au dernier rang, l’interrompaient, le contestaient. Mais Momus, violent et inébranlable, soutenait à lui seul les attaques de tous avec plus d’entêtement que d’arguments solides. Les uns arguaient qu’il n’y a qu’un chef et organisateur de toutes choses ; d’autres soutenaient que tout est harmonieux et que le nombre des immortels est proportionné à celui des mortels ; d’autres exposaient qu’un esprit étranger à toute la grossièreté de la terre, pur de tout contact et commerce avec les choses corruptibles et mortelles, était le créateur et le principe de toutes les choses divines et humaines ; d’autres affirmaient que c’est une force infuse dans les choses, par laquelle tout se meut et dont les rayons, si l’on peut dire, sont les âmes des hommes, qui doit être considérée comme divine ; et leur désaccord dans cette diversité d’opinions n’était pas plus grand que l’accord unanime pour s’opposer à Momus et le combattre de toutes les façons. Lui, tenant bon dans toutes les controverses, défend encore plus énergiquement sa thèse, nie l’existence des dieux, affirme que les hommes se trompent quand, frappés de ces révolutions qu’ils voient dans le ciel, ils pensent qu’il y a d’autres dieux que Nature pour y préside, et que la nature elle-même accomplit son office inné à l’égard de la race humaine mais n’a pas besoin de nous, qu’enfin c’est inutilement qu’on prie ou craint les dieux qui ou bien n’existent pas ou, s’ils existent, ne sont absolument pas bienfaisants. » p.67-71.

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Momus. Plafond du théâtre Graslin de Nantes peint par Hippolyte Berteaux.

Momus. Plafond du théâtre Graslin de Nantes peint par Hippolyte Berteaux.

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