Karel van Mander, Le livre des peintres. Extraits.

Karel van Mander, Le livre des peintres, traduit de néerlandais par Henri Hymans, introduction et notes de Véronique Gerard Powell, Klincksieck, coll. Les mondes de l'art, broché, 464 pages, 24,90 €

L'auteur, jeune peintre flamand, publie en 1604 cet ouvrage qui présente les biographies de grands maîtres du passé ainsi que celles de ses contemporains, dont certains aujourd'hui oubliés. Parmi les peintres abordés : Jean et Hubert Van Eyck, Lucas de Leyde, Holbein, Antonio Moro, Bruegel, Vredeman de Vries et Dürer.

 

Extrait : « Albrecht Dürer

Fameux peintre, graveur et architecte de Nuremberg

Au temps où l’Italie, dans tout l’éclat de sa splendeur artistique, s’imposait à l’admiration du monde, l’Allemagne sortit des ténèbres, par le rayonnement d’un génie qui devait s’élever assez haut pour illuminer son siècle et aborder avec succès toutes les branches des arts du dessin, sans qu’il lui eût été donné de fouler le sol de la Péninsule ni d’allumer son flambeau à l’ardent foyer de la statuaire antique. Tel fut le rôle de l’universel Albrecht Dürer, qui vint au monde à Nuremberg en 1470.

Fils d’un très habile orfèvre, on peut croire qu’au début il pratiqua le métier paternel, apprenant, en outre, à graver sur cuivre, car il ne semble pas que, dès sa jeunesse, il ait rien produit de marquant dans notre art. Il étudia aussi la peinture et la gravure sous le Beau Martin.

De ce dernier j’ai peu de chose à dire, si ce n’est qu’il fut, en son temps, un grand maître pour l’ordonnance et le dessin, comme le prouvent quelques-unes de ses estampes. Il y a surtout un Portement de la croix, une Adoration des Mages, quelques Madones, la Tentation de saint Antoine et d’autres planches toutes fort difficiles à rencontrer.

Il existe d’Israhel van Meckenem une curieuse vieille estampe de trois ou quatre femmes nues – peut-être les Trois Grâces – audessus desquelles pend une sphère qui ne porte point de date. Cette planche a été copiée par Albrecht Dürer, et c’est la plus ancienne des estampes datées que je connaisse de lui. Sur la sphère on lit le millésime 1497, et à cette époque, il pouvait être âgé de vingt-six à vingt-sept ans. On trouve, il est vrai, quelques-unes de ses estampes dépourvues de dates et qui se rangent parmi ses premières oeuvres.

Le Sauvage avec l’écu à la tête de mort est daté de 1503 ; la belle planche d’Adam et Ève est de 1504 ; deux petits Chevaux, tous les deux de 1505 ; la Passion, sur cuivre, qui est une suite très belle de dessins et gravée avec une netteté surprenante, est de diverses années : 1507, 1508 et 1512 ; le Duc de Saxe est de 1524 ; le Melanchton de 1526, dernière date que l’on relève sur ses planches. Je ne m’arrête pas à chacune de ces productions si artistement traitées en cuivre ou en bois, par la raison qu’elles sont suffisamment connues des artistes et des amateurs.

Imitant l’exemple des précurseurs qu’il eut dans son pays, il s’appliqua, dans ses divers travaux, à suivre la nature sans trop s’attacher à prendre, dans le beau même, ce qu’il y a de plus excellent, comme procédaient sagement les Grecs et les Romains, ce qui se constate pour les oeuvres antiques dont la perfection a de bonne heure guidé les Italiens.

On s’étonne, en vérité, de ce qu’il ait su trouver dans la nature, ou en lui-même, tant de nouveaux éléments pour notre art en ce qui concerne les attitudes, l’ordonnance générale, l’ampleur et le jet des draperies, qualités particulièrement remarquables dans certaines de ses dernières Madones qui sont d’une grande excellence de pose et se distinguent par une brillante opposition de lumière et d’ombre, et un bel accord dans les teintes des riches draperies. (p.62-63).

Albrecht Dürer, Portrait de Lucas de Leyde, dessin, juin 1521. Lille, musée des Beaux-Arts.

Albrecht Dürer, Portrait de Lucas de Leyde, dessin, juin 1521. Lille, musée des Beaux-Arts.

Herri Met de Bles

Peintre de Bouvignes, près de Dinant

La nature, comme pour mieux nous persuader qu’elle dispense ses dons en aveugle, choisit parfois les lieux les plus obscurs et les plus écartés pour théâtre de ses prodiges. C’est ainsi qu’elle a fait naître d’un coin de terre absolument isolé, pour l’élever parmi les étoiles de notre art, le présent Herri met de Bles, qui devait son nom à une touffe (bles) de cheveux blancs qu’il avait sur le front.

Il naquit à Bouvignes, non loin de Dinant, et fut, à ce qu’il paraît, un continuateur de Joachim Patinir. Sans avoir eu de maître, il s’éleva lui-même au rang des maîtres et c’est ce que dit de lui le savant Lampsonius : « La ville de Dinant a donné le jour à un peintre que le peintre-poète a loué dans ses vers. Les sites pittoresques de son pays ont fait de lui un artiste, aucun maître ne le dirigeant. L’obscure Bouvignes a envié cette gloire à sa voisine et produit Herri, habile en l’art du paysage. Mais autant Bouvignes le cède à Dinant, autant, ô Joachim ! Herri te le cède. »

J’ai peu de renseignements sur Herri, si ce n’est que ses oeuvres, que l’on trouve en maint endroit chez les amateurs, témoignent de la patience et du soin avec lesquels il procédait. Ce sont, pour la majeure partie, des paysages semés d’arbres, de rochers, de villes et peuplés de nombreux personnages. Il fit quantité de petits tableaux.

Bles est le maître à la chouette, de ce qu’il mettait dans toutes ses oeuvres une petite chouette, parfois si bien dissimulée que les gens se donnent beaucoup de peine pour la retrouver et font entre eux des paris à qui aura d’abord découvert l’oiseau.

Le grand amateur Wijntgis possède de lui trois beaux paysages et un petit tableau de Loth.

À Amsterdam, dans la Waermoestraet, chez Marten Papenbroeck, on voit de sa main un paysage grandiose où, sous un arbre, un mercier se livre au sommeil, tandis que les singes pillent sa marchandise, la vont pendre aux arbres, et s’ébattent à ses dépens.

D’après certaines personnes ce serait une satire contre la papauté ; les singes seraient des Martins, Martinistes ou adhérents de Luther, qui découvrent les sources des revenus du pape, qualifiés par eux de « Mercerie ». D’après moi, cette interprétation est fort sujette à caution et Herri n’a probablement rien voulu faire de pareil, l’art ne devant pas être un instrument de satire.

On voit, à Amsterdam, chez M. Melchior Moutheron, un joli petit tableau des Disciples d’Emmaüs extrêmement détaillé. Au premier plan est le château d’Emmaüs avec les pèlerins en grand ; plus loin on les voit attablés ; puis, dans Jérusalem, des scènes de la Passion telles que l’Ecce Homo, etc. Plus loin, encore, le Calvaire, avec la Crucifixion et, enfin, la Résurrection.

Chez l’empereur, en Italie, et en d’autres lieux encore, on voit nombre de ses oeuvres qui sont surtout recherchées en Italie, car « l’homme à la chouette » y jouit d’une grande célébrité. (p.109-110).

 

Herri Met de Bles, Paysage avec singes, v. 1525-1550. Dresde, Gemaldegalerie.

Herri Met de Bles, Paysage avec singes, v. 1525-1550. Dresde, Gemaldegalerie.

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