Géraldine Roux, Maïmonide ou la nostalgie de la sagesse, Extrait

Géraldine Roux, Maïmonide ou la nostalgie de la sagesse, Points, coll. Points Sagesses, broché, 208 pages, 8 €.

De la vie de cette grande figure du Moyen Âge que fut Maïmonide (1138-1204), on connaît peu de choses, notamment qu'elle fut marquée par la perte d'êtres chers et la fuite des persécutions commises contre les juifs, de l'Andalousie à l'Égypte, où il est mort. Mais on sait bien que ce siècle fut marqué par l'exil, la perte d'autonomie politique pour ses coreligionnaires, plongeant ceux-ci, et plus particulièrement les savants, dans ce que Maïmonide diagnostiqua comme une perplexité. Dans ce contexte en effet, le savoir de la tradition s'est perdu. A cela s'ajoutait que les incessantes disputes des écoles rabbiniques privaient les communautés juives d'un guide légitime d'interprétation des textes sacrés.

Comment retrouver la sagesse juive quand son enseignement a été oublié - et qu'on en a un vif besoin ? Comment concilier le Talmud avec les idées philosophiques développées alors - en d'autres termes, comment concilier foi et raison ? Telles furent les questions de Moïse Maïmonide, traitées particulièrement dans deux oeuvres majeures, le Mishné Torah et le célèbre Guide des Perplexes (ou des égarés), autour desquelles s'organise ce passionnant essai. Restaurant la science de la Loi, inventant une langue commune à la philosophie et à la religion pour leur permettre de dialoguer, Maïmonide entreprit de pacifier le rapport au savoir plutôt que d'apporter une réponse définitive à des problèmes métaphysiques. C'est en cela qu'il résonne encore aujourd'hui.

 

Extrait : « Quelle providence divine quand le Juste souffre ?

1169 est l’année où tout bascule. Maïmonide et sa famille vivent depuis quatre ans en Egypte. Moïse se consacre à l’étude de la Torah, à la rédaction de son Mishneh Torah et à ses activités de rabbin tout en aidant son jeune frère David dans son commerce de pierreries. Grâce à ce négoce, la famille Maïmon vit de manière assez aisée, tout en pratiquant librement son judaïsme dans un pays enfin accueillant. Maïmonide n’est pas encore marié et David est, à ses yeux, un joyau. Il le considère plus comme un fils que comme un frère. Les habiles tractations de ce brillant négociant n’ont qu’un but : mettre sa famille à l’abri du besoin. Mais il n’est pas seulement un marchand. Versé dans la connaissance de la Torah et du Talmud, selon les propos mêmes de Moïse, David est un grammairien accompli. Âme sœur de Maïmonide, il peut échanger avec lui d’égal à égal. Binôme dans l’étude, les deux frères le sont également dans la vie pratique, se complétant admirablement. Les compétences de l’un renforcent celles de l’autre.

Sur la lancée de ses succès, David décide, contre l’avis de Moïse, de faire le pari d’une aventure périlleuse. En 1169, il quitte Le Caire pour aller en Inde rencontrer ses fournisseurs de matière première et importer de nouvelles pierres. Il part avec la fortune familiale. Les derniers mots de David, Moïse les lira dans une lettre que celui-ci écrit peu avant son embarquement. Il y décrit, depuis Aydhâb, le port lybien de la route de la mer Rouge, un voyage dangereux où les voleurs et les pilleurs guettent au coin de chaque route et à chaque halte. Mais il se réjouit de sa bonne fortune, comme le jeune homme plein d’audace qu’il est, et affirme, pour rassurer son frère :

« Celui qui m’a sauvé dans le désert me sauvera aussi en mer […] Je fais cela pour améliorer ton sort et celui de la famille, bien que tu ne m’aies jamais dit de faire quelque chose comme cela. Donc ne crains rien. Dieu me ramènera vers vous. Ce qui est fait est fait et je suis sûr que, lorsque tu recevras cette lettre, j’aurais déjà fait la plus grande partie du voyage, si Dieu le veut. »

Dieu, dans sa mansuétude, permet à Maïmonide de recevoir cette lettre, mais David est déjà mort depuis un an quand il la lit. Son navire a fait naufrage en mer Rouge et les biens familiaux ont disparu avec lui.

L’événement est dramatique. D’un point de vue financier, c’est une catastrophe qui oblige Maïmonide exercer un emploi rémunéré. Grâce à sa notoriété et à l’appui de son ami, le vizir de Saladin, al-Qadi al-Fadil, il devient médecin à la cour. Mais Maïmonide reste inconsolable et la mort de son frère le marque pour le restant de ses jours. Il restera enfermé pendant des années dans la douleur, et la dépression ne le quittera plus. Il se mariera deux ans plus tard et fondera une famille ; il aura des fonctions politiques importantes et sera considéré comme un brillant médecin. Mais la mort de David a brisé son cœur à jamais. Pourquoi Dieu inflige-t-il de telles épreuves aux justes ?

Des années plus tard, il écrit dans une lettre adressée à son hôte à Âcre, Yefet ben Élie :

« Durant près d’un an après avoir reçu ces tristes nouvelles, je fus malade et alité, luttant contre la fièvre et le désespoir. Huit ans ont passé depuis sa mort, et je continue à porter son deuil car il n’y a pas de consolation […] Si l’étude de la Loi divine ne me vivifiait pas, si l’étude de la philosophie ne me détournait pas de ma douleurs, j’aurais succombé à mon affliction. »

La volonté de vivre, Maïmonide la trouve dans l’étude et la force spirituelle, il la puise dans la philosophie. Le salut psychologique passe par l’affaiblissement des passions du corps et de l’activité de l’imagination pour en arriver à un état d’équilibre que les stoïciens, dont s’inspire Maïmonide, notamment l’ataraxie, l’absence de troubles de l’âme. L’ascétisme est le seul remède à la mélancolie.

A la fin de sa vie, le médecin philosophe donnera ce conseil au fils aîné de Saladin, al-Afdal, qui prend, en 1193, la succession de son père après la mort de ce dernier et des luttes intestines pour le pouvoir. Alors qu’il souffre de mélancolie, avec une peur irraisonnée de la mort, Maïmonide, s’adresse à lui en ces termes :

« Les médecins ont exigé que soit accordée une attention toute particulière et constante aux pensées des patients. Que ces derniers s’avèrent sains ou souffrants – leurs pensées, elles, devront être orientées dans le sens de l’harmonie, et ce souci primera constamment sur toute autre considération médicale. […] Toutefois, le médecin ne saurait s’en tenir aux seules limites de la science médicale s’il veut affronter ce type de phénomènes. Pour s’orienter à travers ces questions, on se tournera donc vers la philosophie et l’éthique […] Ce que l’on connaîtra, en soumettant les choses à un examen purement intellectuel, c’est cela : le ressassement de ce qui appartient au passé ne sera jamais d’aucune utilité à personne ; l’affliction et la langueur découlant de ce qui fut sont les effets d’une pensée que l’intelligence a désertée. Et sache qu’il n’existe aucune différence fondamentale entre d’une part, l’homme qui se tourmente parce qu’il a perdu sa fortune ou autre chose du même acabit, et, d’autre part, l’homme qui se morfond parce qu’il n’est qu’un homme et non un ange, ou un astre, et autres divagations que la raison récuse. » (p. 95-98)

 

COMMANDER CE LIVRE

Retour à l'accueil