Georges Minois, Richard Coeur de Lion, Extrait

Georges Minois, Richard Coeur de Lion, Perrin, coll. Biographie, broché, 416 pages, 24 €.

Richard Coeur de Lion, né en 1157, fut le moins anglais des rois d'Angleterre, où il ne résida que six mois, régnant sur d'immenses territoires allant de l'Ecosse aux Pyrénées, et qu'il passa sa vie à défendre. Enfant chéri de sa mère, Aliénor d'Aquitaine, il est le souverain le plus admiré et le plus redouté de son temps, incarnation des valeurs et des excès de la chevalerie. Elevé au milieu des troubadours, capable de composer des vers, c'est pourtant à la guerre qu'il forge sa réputation. Guerre contre son père, Henri II Plantagenêt, contre son frère, Jean sans Terre, contre le roi de France, Philippe Auguste, contre les barons poitevins. Et surtout guerre sainte contre Saladin, au cours de l'épopée de la troisième croisade, où il se révèle un stratège hors pair. Terreur des musulmans, dont il gagne le respect, il est trahi par les souverains chrétiens, qui jalousent ses exploits. Retenu prisonnier en Autriche, puis libéré contre rançon, il bat Philippe Auguste, édifie en deux ans Château-Gaillard, avant d'être tué au siège de Chalus en Limousin, par un trait d'arbalète, en 1199. Inhumée à Fontevraud, cette figure de proue du Moyen Age reste dans la mémoire collective comme l'invincible paladin, dont Walter Scott fera un héros romantique, alors qu'il l'était si peu.

 

Extrait : Un royaume de langue et de culture françaises

« Un premier élément s’impose : Richard baigne dans une ambiance culturelle française. Nous l’avons dit : pour ce roi angevin, l’Angleterre est presque un pays étranger. Et même lorsqu’il y réside – six mois en dix ans ! -, il évolue dans un milieu totalement francisé. Cela commence par la langue : de nombreux témoignages illustrent le prestige de la langue française dans les élites anglaises de cette époque, et son utilisation quasiment obligatoire dans les cercles dirigeants. Parler un bon français est un « must » ( !) chez les Anglais qui visent un poste important : c’est ce qu’écrit (en latin) Jocelyn de Brakelond dans la chronique de l’abbaye de Bury Saint-Edmunds en 1211, racontant qu’Herbert fut élu prieur pour trois raisons : il était sobre, d’origine anglo-normande, et parlait un bon français (« Sobrius et volubilis lingue in Gallico idiomate, uptote Normannus nacione »). Vers 1170, la nonne de Barking qui traduit la Vie d’Edouard le Confesseur s’excuse de son mauvais français, en expliquant qu’elle a appris cette langue en Angleterre : je parle, dit-elle, « un faus franceis d’Angleterre ». C’est d’ailleurs en Angleterre que l’on voit apparaître au cours du XIIe siècle les premiers traités grammaticaux du français correct, et on distingue dans les milieux cultivés deux niveaux dans la pratique de cette langue : un français correct et poli, et un français grossier et bâtard, plein d’anglicismes, le « faux français ».

Nous en avons un bon témoignage avec le Speculum duorum de Gérald le Gallois, composé vers 1208, dans lequel il reproche à son neveu d’être « illettré », d’employer un « balbutiement puéril », au lieu d’« apprendre toute langue et surtout ces deux langues, la latine et la française, qui parmi nous l’emportent sur toutes les autres ». Il lui oppose John Blund, qui parle « le français aussi correctement et de manière aussi raffinée et aussi agréable que si c’était sa langue maternelle apprise dès le berceau ». Ledit John Blund déclare « qu’il avait appris aussi bien les sciences scolaires que le français en Angleterre auprès de ses oncles, deux hommes instruits et de bon langage, maître Robert Blund et maître Gautier, chanoine de Lincoln, qui avaient consacré bien du temps à étudier en France. […] Chaque fois qu’il les entendait prononcer un mot français élégant et pur, bien éloigné du français grossier et bourbeux des Anglais, aussitôt il le confiait, grâce à son stylet ou à sa plume, à sa mémoire fidèle et il ne pouvait avoir l’esprit en repos tant qu’il n’avait pas prononcé ce mot par la suite au bon moment et à sa place devant ses oncles et leur entourage en le prononçant de la manière douce et fleurie qui convenait ».

La langue est en Angleterre à l’époque de Richard un élément essentiel de discrimination sociale entre les élites, séculières et religieuses, qui se rattachent au modèle normano-angevin, et le peuple anglo-saxon. Le lien est fait par le clergé, qui lit en latin, parle en français, et prêche en anglais, comme on le constate dans les sermons de l’abbé Oton de Battle (1175-1200), ou de Samson, abbé de Bury Saint-Edmunds (1182-1211). Ainsi, la première phrase du Notre Père, « Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié », se dit en latin « Pater noster, qui es in caelis, sanctificetur nomen tuum » ; en franco-normand de l’aristocratie anglaise du XIIe siècle : « Li nostre Perre, qui ies es cliels, seit seintifiez li tuns nuns », et en anglo-saxon : « Fader oure, thou the eart on heofenum ,sie thin nama ge halgod ». Voilà qui ne facilite pas la compréhension entre le roi d’Angleterre et ses sujets. Au XIVe siècle, l’Anglais Ranulph Higden (vers 1299-164), dans son Polychronicon, écrit qu’à son époque encore, « cette corruption de la langue native a aujourd’hui deux causes principales : tout d’abord, depuis l’arrivée des Normands et contrairement aux usages des autres nations, les enfants sont contraints, à l’école, d’abandonner leur langue maternelle pour parler français : ensuite les fils des nobles, dès le berceau, sont élevés dans la langue française ; et dans leur soif de respectabilité, les rustres s’efforcent, pour imiter les nobles, de tout franciser. »

Avec la langue, c’est la culture française qui s’impose dans tous les territoires Plantagenêt, et notamment en Angleterre, où les échanges avec le continent sont particulièrement nombreux, facilités par l’intégration du pays dans un ensemble politique trans-Manche. Beaucoup d’étudiants anglais fréquentent les écoles de Paris, les plus réputées de l’époque ; d’autres vont à Bologne pour le droit, à Salerne pour la médecine. Partout ils ont la réputation d’être des ivrognes, tandis que leurs condisciples français sont orgueilleux et coureurs de filles, les Lombards rapaces et couards, les Allemands furieux et obscènes. Tous se retrouvent aussi à Oxford, qui à l’époque de Richard fait déjà figure de principal centre intellectuel d’Angleterre. » (p. 188-190)

 

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