Deux frères caucasien de Prométhée, Amiran et Abrsk'il. Extrait.

Deux frères caucasiens de Prométhée, Amiran et Abrsk'il, textes traduits par Jean-Pierre Mahé et Zaza Aleksidze, introduits et commentés par Jean-Pierre Mahé, Les Belles Lettres,  collection Bibliothèque de l'Orient chrétien, brohé, 272 pages, 25 €.

La geste prométhéenne du titan géorgien Amiran est ici confrontée à la légende du géant abkhaze Abrsk'il, ainsi qu'à un dossier de sources arméniennes, littéraires et folkloriques relatives à un géant enchaîné. On constate une évidente parenté avec le mythe de Prométhée, mais les Grecs ont « assagi » la geste farouche du Caucase.

Extrait : « [Le défi à Dieu]

107. A un certain moment, il en vint à une telle situation qu’il ne restait plus sur terre que trois devi, trois porcs sauvages et trois taureaux. Il ouvrit le flanc du dragon-démoniaque, lui enleva des côtes et mit à la place une claie de bois. La claie devait bientôt bruler, et le soleil avalé par le dragon-démoniaque illumina de nouveau la terre. Ne pouvant endurer que les hommes devinssent trop puissants, les dieux leur confisquèrent le feu. La froidure s’établit sur la Terre-mère. Amiran décida de combattre les dieux et ramena le feu. Il monta sur la plus haute cime du Caucase, là où les dieux, par prudence, avaient allumé le feu. Il le ravit et il l’établit parmi les hommes. Les dieux décidèrent de le punir.

108. Amiran pensait : « Dieu, ce mien parrain qui m’a donné la force, si seulement je pouvais lutter contre lui ! J’éprouverais quel gaillard il est ! » Une fois, Dieu rencontra Amiran. Celui-ci lui dit : « Ô parrain, tu m’as donné tant de force que nul sur terre ne fait le poids devant moi. Viens donc, advienne que pourra, lutte contre moi !

109. – Amiran, toi qui es un philosophe, comment ignores- tu qu’il ne faut pas se battre contre son parrain ? lui répliqua Dieu-Christ.

— Non, il faut que tu te battes contre moi, insista Amiran.

— Alors, c’est bon, lui dit Dieu. Ce bâton de chêne que je tiens a la main, je vais le planter. Si tu l’arraches, c’est toi qui seras le vainqueur.

— Bien ! lui dit Amiran. Mais ce bâton, que je l’arrache ou non, cela revient au même ! »

Dieu planta le bâton. Amiran alla, tira dessus et l’enleva facilement. Dieu planta le bâton encore une deuxième fois ; et de nouveau, Amiran l’arracha facilement.

« Hé ! A quel jeu joues- tu avec moi ? dit- il a Dieu. Si tu veux, lutte contre moi ! Sinon, laisse- moi tranquille ! »

 

[Enchaînement et réclusion d’Amiran]

 

110. Alors Dieu prit son bâton. Il le planta et ordonna qu’il lui poussât de telles racines qu’elles enserrassent tout le tour de la terre, comme une ceinture bien bouclée, et que son faîte fut planté dans le ciel supérieur. Amiran tira sur le bâton, mais en vain : il ne put même pas l’ébranler. Puis, Dieu le maudit et l’enchaîna à cet arbre.

 

111. Sur Amiran attaché, il empila le Gerget’i couvert de neige et de glace, et le Mq’invarc’veri, pour qu’il lui fut désormais impossible de voir le ciel et la terre et qu’il fut retranché de la lumière et de la joie. Depuis lors, c’est là qu’Amiran est enchaîné. Chaque jour, il reçoit de Dieu pour nourriture un pain et un pichet de vin ; c’est un corbeau qui les lui apporte et les place devant lui.

 

112. Tant qu’il était vivant, Amiran avait offensé Dieu a maintes reprises. Trois fois, il avait rompu un serment fait en son nom. C’est pour ce genre de conduite que Dieu le punit. Corbeaux et corneilles s’acharnent sur Amiran et lui fouissent le coeur dans la poitrine. De son sein déchiré, le sang coule à flots et inonde la terre.

 

113. En même temps qu’Amiran, Dieu a aussi puni et attaché Q’urša, le fils d’une aigle. Il rejoignait un auroch en deux bonds. Il tua tant d’aurochs que, pour un peu, il eut exterminé l’espèce.

 

114. Depuis des années, Q’urša lèche la chaîne d’Amiran. Quand elle est sur le point de se rompre, le coeur oppressé d’Amiran se desserre, l’espoir lui est donné de circuler à nouveau librement. Mais a ce moment- là, le maudit forgeron frappe le marteau sur l’enclume, le jour du Grand Jeudi, et la chaîne s’épaissit de nouveau. Elle devient à nouveau redoutable et l’éloigne à nouveau de la mort comme de la vie.

 

115. Là-bas aussi, tout près de lui, repose sa courte épée. Mais Amiran ne peut l’atteindre, plus jamais il ne peut s’en servir : la rouille et la terre la rongent. Elle pleure de n’avoir plus de maître et Amiran pleure qu’elle ne lui appartienne plus.

 

116. Une fois tous les sept ans s’ouvre devant Amiran la porte de sa retraite ténébreuse ; le Gerget’i ouvre sa porte devant le héros prisonnier. Mais Amiran ne regarde plus la lumière : quand il est près de voir la terre, ses douleurs se réveillent, son coeur est de nouveau blessé.

 

117. Sur le Gerget’i est reclus un dragon. C’était l’ennemi d’Amiran. Ayant appris sa captivité, il est venu pour le dévorer. Mais Dieu l’a également maudit et l’a changé en pierre. Depuis lors, il est là, gisant ; mais lui non plus ne pourra jamais échapper à la colère de Dieu. Ni le feu n’a pu le bruler, ni le soleil ; ni le vent ne l’a précipité dans la vallée sans fond, ni l’avalanche glacée ; ni le ciel ne l’a fait sien, ni la terre. A l’endroit où est le dragon, ni la neige ni le gel ne parviennent. Le Gerget’i aura beau se cacher sous les brumes et sous les nuages, la noirceur de ce lieu paraîtra encore. La pluie et la brise l’évitent. Les aurochs se gardent de se cacher à ses abords pendant les tempêtes de neige. Tous s’en vont en courant et se tiennent à l’écart. A l’entour, il n’y a qu’anathème et malédiction, mort et silence. » p.195-201.

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