P. Clancier, O. Coloru, G. Gorre, Les mondes hellenistiques. Extrait.

Philippe Clancier, Omar Coloru, Gilles Gorre, Les mondes hellénistiques. Du Nil à l'Indus, Hachette, coll. Carré histoire, broché, 304 pages, 18 €.

Une approche de l'histoire hellénistique fondée sur des sources locales, mettant en avant les particularités de chaque espace des mondes hellénistiques, en cinq grandes parties pour étudier le déroulé historique de la période, ses fonctionnements politique et économique et ses développements culturels.

Extrait : « Manéthon

La composition d’une histoire de l’Égypte, du premier pharaon jusqu’à Alexandre, constitue également un moyen d’inscrire les Macédoniens dans la continuité dynastique. De nombreux auteurs chrétiens de l’Antiquité tardive (Eusèbe de Césarée, Sextus Julius Africanus, compilés par un moine byzantin Georges le Syncelle), mais aussi l’historien juif Flavius Josèphe au Ier siècle de notre ère, rapportent que Manéthon de Sébénnytos, un prêtre égyptien du IIIe siècle, aurait écrit en grec, sous Ptolémée II, mais peut-être à la commande de Ptolémée Ier, une Histoire de l’Égypte (Aegyptiaca), en trois volumes. L’intérêt de ces auteurs tardifs s’explique par le rapprochement fait par Manéthon entre l’Exode des Hébreux d’Égypte et l’expulsion des Hyksôs qui avaient constitué une monarchie de forme pharaonique, dominant a minima le Delta, au XVIe siècle. Ils ne nous font donc connaître qu’une petite partie de l’œuvre qui, pour sa plus grande part, est aujourd’hui perdue. Originaire de l’ancienne capitale des Nectanébides, Manéthon passe pour avoir eu accès à différentes listes royales et archives de temples ainsi, peut-être, qu’aux ouvrages de la bibliothèque d’Alexandrie qui venait juste d’être fondée. À côté de ce premier type de sources, dont les renseignements peuvent paraître relativement fiables, Manéthon a également puisé dans les traditions populaires : les données de son œuvre sont donc sujettes à caution pour les historiens modernes. Il n’en reste pas moins qu’il est à l’origine d’une division de l’histoire de l’Égypte en trente dynasties. Par ailleurs, il a traduit en grec des noms de glorieux souverains égyptiens d’époque ancienne correspondant aux grandes heures de l’Égypte (Moyen-Empire, 2000-1800 et Nouvel-Empire, 1550-1100). Trois aspects de cette historie de l’Égypte peuvent être relevés. Le premier, qui répondrait à la motivation de la commande royale d’origine, est le caractère informatif : il s’agit de faire connaître l’histoire millénaire du pays à ses nouveaux maîtres. Le deuxième est son caractère cyclique : à une période de décadence succède une renaissance. Ainsi à la période des Hyksôs, succède une période de renaissance avec la XVIIIe dynastie dont les souverains atteignirent l’Euphrate au cours de leurs conquêtes. Le troisième aspect est la légitimation des lagides. Ainsi un parallèle assez évident apparaît entre la dynastie macédonienne, dont les souverains ont chassé les Perses et ont eu des visées contre le royaume ennemi des Séleucides, et les rois de la XVIIIe dynastie qui chassèrent les Hyksos et partirent guerroyer dans le Proche-Orient. Ce thème du roi lagide qui défend l’Égypte est repris dans des décrets sacerdotaux contemporains des quatre premiers lagides, thème qui leur confère une légitimité aussi bien sur le plan intérieur qu’extérieur. Pendant les guerres de Syrie, les Lagides, opposés aux Séleucides, ont mené des expéditions qui les conduisirent jusqu’à l’Euphrate et leur donnèrent la possibilité de récupérer des statues divines déportées par les Assyriens, au VIIe siècle, ou bien par les Perses (Chauveau-Thiers, 2007). En ramenant les effigies des dieux sur les bords du Nil, les Lagides permettent ainsi aux dieux de se réinstaller en Égypte, la responsabilité première du pharaon étant de s’assurer que le lien entre le monde humain et le monde divin ne se rompt pas. D’autre part, l’assimilation implicite des Séleucides aux Assyriens et aux Perses impies légitime la politique extérieure des Lagides. La réalité de ces rapatriements peut être questionnée. Si de telles déportations ne doivent pas étonner de la part des Assyriens, comme le montre leur comportement envers le temple de Jérusalem, en revanche cela semble plus étonnant de la part des Perses. De même, si des récupérations de statues égyptiennes déposées dans les sanctuaires proche-orientaux peuvent paraître vraisemblables au début de l’époque lagide, on peut s’étonner que les successeurs de Ptolémée Ier aient pu encore en effectuer. Tout comme pour la création d’une filiation entre Nectanébo II et Alexandre, ce qui importe ici n’est pas la vraisemblance historique mais l’efficacité de la légitimation des Macédoniens.

La nécessité théologique de la reconnaissance du pouvoir lagide

Si les prêtres égyptiens ont intérêt à légitimer le pouvoir macédonien – l’autorité aussi bien militaire que fiscale exercée par les Lagides représentant une menace qu’il faut circonscrire -, ils en ont aussi besoin pour sauver la cohérence de leur propre système religieux. Le pharaon est, en effet, la pierre angulaire de la religion égyptienne. En tant que seul intercesseur entre les dieux et les hommes, sa figure est indispensable pour le fonctionnement des temples, les prêtres locaux n’en étant que les substituts. Cette tradition égyptienne est évidemment très intéressante pour le pouvoir macédonien : elle est le plus puissant moyen de légitimation qui puisse être trouvé pour gouverner l’Égypte. Le pouvoir politico-religieux du souverain est un atout pour les Lagides dont les Séleucides ne bénéficient pas en Babylonie. Dans la tradition des temples babyloniens, en effet, le roi jouit de pouvoirs religieux limités et n’est pas érigé en interlocuteur unique de la divinité. Les prêtres égyptiens ont donc besoin d’un pharaon mais sont aussi en état d’offrir au nouveau pouvoir un moyen d’assurer sa domination sur le pays. » p.223-224.

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Buste de Ptolémée Ier Sôter, musée du Louvre.

Buste de Ptolémée Ier Sôter. Musée du Louvre.

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