Olivier Grenouilleau, Quand les Européens découvraient l'Afrique intérieure, Extrait

Olivier Grenouilleau, Quand les Européens découvraient l'Afrique intérieure, Tallandier, 2017, 352 pages, 23,90 €

Alors que les premiers contacts remontent au milieu du XVe siècle, les Européens se sont longtemps contentés d’aller chercher en Afrique subsaharienne des esclaves pour les plantations d’Amérique, et pour cela ils n’avaient nul besoin de contrôler ni d’explorer le pays. Ce n’est qu’avec l’essor du mouvement abolitionniste et la prohibition de la traite négrière (1807 pour l’Angleterre) que certains voyageurs ont porté sur l’Afrique intérieure un regard différent. Ils se sont attachés à en connaître la géographie, à en évaluer le potentiel et à en approcher les peuples de près.

Si le racisme et les préjugés ne sont pas absents de leurs récits de voyage, l’estime et parfois la bienveillance sont également là. Cinq Britanniques, parmi lesquels le célèbre Mungo Park, et deux Français, dont le « découvreur » de Tombouctou René Caillié, ont laissé de passionnantes observations et évoqué leurs multiples rencontres « à hauteur d’homme » avec les habitants d’une dizaine de pays (aujourd’hui le Mali, le Sénégal, le Niger, la Gambie...).
Bien loin du ton dominateur et avide des récits des années 1850 et suivantes, ces textes nous donnent une image riche et suggestive de l’Afrique des débuts du XIXe siècle. Une révélation pour le lecteur européen de l’époque. Sans doute une surprise pour nous, aujourd’hui.

 

Extrait :

« À cette époque, et là n’est également pas le moindre de ses intérêts, les termes du rapport Europe / Afrique évoluent considérablement. En 1795, Mungo Park s’élance alors que le mouvement abolitionniste britannique, qui a commencé à se constituer à l’échelle nationale, entre temporairement dans une phase de repli, afin de ne pas donner d’arguments à ses détracteurs pour lesquels il est synonyme de révolution. Fermant la marche de nos premiers explorateurs, en 1830, les frères Lander sont contemporains d’un moment où la traite commence à être légalement interdite en de nombreux pays. Malgré ses limites, l’annexe XV de l’acte final du congrès de Vienne (9 juin 1815) permet en effet de passer du stade de la condamnation morale du trafic à celui de l’engagement à agir afin d’y mettre un terme effectif. La Grande-Bretagne l’a interdit à ses ressortissants en 1807. Les Pays-Bas la suivent en 1814. En 1827, une seconde loi abolitionniste entrave fortement la poursuite d’une traite française devenue illégale depuis 1818, avant qu’un nouveau texte, en 1831, ne la condamne irrémédiablement.

Ce premier abolitionnisme n’est nullement favorable à des formes de colonisation comparables à celles de la fin du XIXe siècle. Afin de répondre aux défenseurs du système esclavagiste clamant que la fin de la traite signifierait la ruine des métropoles, les abolitionnistes soulignent le fait qu’un nouveau type de commerce, « légitime », pourrait s’ouvrir avec l’Afrique. Remplaçant avantageusement la traite, il permettrait d’échanger des marchandises venues d’Europe et des Amériques contre des denrées produites en Afrique par des travailleurs africains libres. Tout au plus envisagent-ils pour cela l’installation de comptoirs (terme alors parfois synonyme de « colonie ») destinés à stimuler les capacités productives des Africains par l’émulation, l’intérêt et le mimétisme. L’idée la plus répandue est celle d’un commerce d’égal à égal, à l’exclusion de toute forme de conquête. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Les Européens ne sont-ils pas alors cantonnés sur le littoral à la fois du fait des fièvres et de la puissance des États africains ?

Ajoutons que l’abolitionnisme puise largement ses racines dans une vision de l’homme en général. Et notamment dans l’idée de la naturalité de la liberté, principe fondamental duquel découlent tous les autres. Tous les hommes sont égaux, les Noirs comme les autres. L’Afrique, dans l’affaire, intéresse peu les abolitionnistes. Rares sont ceux à y avoir posé le pied. Beaucoup n’ont même jamais d’esclaves aux Amériques. L’Afrique intérieure étant par ailleurs inconnue, on comprendra que celle des abolitionnistes est d’abord imaginée et rêvée. La nature (faune, flore et productions « naturelles ») est pensée tout à la fois comme exotique, sauvage, grandiose et exubérante. Côté peuples et civilisations s’impose l’image d’un monde pur, souillé par un esclavage uniquement imputable aux Européens, comme le proclame Thomas Clarkson, en 1821, dans un texte où les négriers deviennent la figure du mal :

« Il est reconnu que les peuples barbares ont tous un goût excessif pour les liqueurs fortes ; que ce goût s’accroît par l’usage et finit par devenir une invincible habitude. C’est ici que nous allons voir, dans toute sa hideuse laideur, la conduite des négriers d’Europe envers les malheureux enfants de l’Afrique . […] Ils donnèrent des repas aux chefs du pays et, après les avoir enivrés, à la faveur de cette ivresse, ils tirèrent d’eux des ordres cruels pour diriger des expéditions militaires contre leurs propres sujets. »

En Europe, il n’y a alors guère que la Grande-Bretagne et la France qui s’intéressent vraiment à la question de l’établissement avec l’Afrique d’un commerce de substitution à la traite. Mais il s’agit des deux plus grandes puissances négrières du moment, des deux nations en pointe dans le combat abolitionniste. Clarkson est l’un de ceux jouant un rôle majeur dans la genèse de la rhétorique abolitionniste britannique. Dans son Essai sur les désavantages politiques de la traite des Nègres, il écrit que « l’Afrique a deux sortes de denrées à nous offrir, ses productions naturelles et ses esclaves. La question est de savoir laquelle des deux, considérée en elle-même, il est politiquement plus avantageux de s’attacher. » Toute son argumentation vise à démontrer que les « productions naturelles » sont de loin les plus intéressantes, mais que les efforts déployés en direction de la traite détournent et empêchent la réalisation de ce lucratif commerce de denrées. Ce faisant, Clarkson retourne l’argumentaire esclavagiste : la traite n’est nullement le seul commerce profitable entre l’Afrique et l’Europe ; c’est au contraire celui le plus difficile et le moins rentable et, surtout, le plus grand obstacle à l’essor d’un commerce d’une toute autre envergure. (p. 25-28)

 

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