Jean-Philippe Rey, Histoire du Consulat et du Premier Empire. Extrait.

 

En ce début 2017, nous vous souhaitons une merveilleuse année érudite.

 

Jean-Philippe Rey, Histoire du Consulat et du Premier Empire, préface de Thierry Lentz, Perrin, broché, 526 pages, 25 €.

A la suite de la Révolution, le Consulat et le premier Empire deviennent un incubateur de l'histoire du XIXe siècle par la tentative de fonder un système politique, social, économique et idéologique à l'échelle du continent. Loin d'imposer un modèle uniforme, Napoléon a construit un système continental qui prend en compte l'importance géopolitique de chaque région.

 

Extrait : « Vers l’Empire

En même temps qu’il éliminait les derniers protagonistes du complot en poussant la justice à sévir, le Premier Consul accélérait la manœuvre qui allait aboutir à la proclamation de l’Empire. Il n’était pas question de paraître forcer les choses. Aussi le recours aux institutions était-il indispensable. Dès le mois de février, une fois la conjuration royaliste connue, les sénateurs engagèrent le Premier Consul, par la voix de leur vice-président, Berthollet, à songer à sa « sureté personnelle qui est celle même de la patrie ». Craignant d’être marginalisés s’ils ne prenaient pas une part active au changement de régime, les sénateurs se laissèrent peu à peu convaincre par Fouché – lui-même profitait des évènements pour revenir en grâce – de lancer la première invite au couronnement impérial sous la forme d’un message rédigé le 27 mars et reproduit le 6 mai par Le Moniteur. Prétendant s’exprimer « au nom de tous les citoyens », les sénateurs s’effrayaient de « ce que deviendrait le vaisseau de la République s’il avait le malheur de perdre son pilote avant d’avoir été fixés sur des ancres inébranlables » et, en conséquence, demandaient au Premier Consul d’achever son « ouvrage en le rendant immortel comme (sa) gloire ». Pour confirmer la version d’un vœu partagé par la nation, il fallait organiser un flux d’adresses émanant de ce qui pouvait paraître exprimer la volonté générale. Les autorités civiles et militaires furent mises à contribution pour exciter le zèle des conseils électoraux puis des départements et des communes ainsi que celui des troupes. Les textes étaient transmis via les préfets et les généraux aux chambres, donnant corps à l’image d’une nation rassemblée dans le souhait de confier le pouvoir héréditaire à la dynastie Bonaparte. Le Premier Consul put aborder franchement l’hypothèse du changement de régime et imposer l’essentiel de ses vues lors d’un conseil privé, réuni le 13 avril au château de Saint-Cloud. Une dizaine de jours plus tard, il enjoignit les sénateurs de préciser leur souhait et leur désignait à cette fin « tout ce que l’expérience des siècles et des peuples a démontré de propre à garantir les droits (de) la nation. » Enfin, comme une savoureuse cerise sur le gâteau, le Tribunat s’associa au concert de louanges et participa au vœu général par le biais d’une motion votée et transmises à la chambre haute, le 3 mai. Seuls quelques rares tribuns s’y opposèrent, au premier rang desquels Carnot. Lui ne croyait décidément pas qu’en « votant l’hérédité d’un chef » on empêcherait « le retour d’un maître ». Mises en concurrence, les institutions jouaient leur rôle au service de l’ambition calculée de Napoléon Bonaparte. Elles affectaient de se précipitaient au-devant de lui alors qu’il menait la marche à l’Empire, faisant mine d’anticiper lorsqu’elles suivaient, se courbant pour paraître demeurer debout. Il n’y eut pourtant aucune fatalité dans le mouvement qui conduisit à l’avènement de l’Empire héréditaire. A chaque étape, des vois discordantes s’élevèrent : Talleyrand et Portalis défendirent lors du conseil privé l’idée d’une monarchie libérale et parlementaire ; Grégoire, Volney et Sieyès s’opposèrent à ce que le Sénat réclamât l’Empire, comme Carnot, on l’a dit, chercha à en dissuader le Tribunat. Dans un contexte rendu favorable par la réussite de la politique menée depuis l’an VIII mais demeuré tendu par l’omniprésence du risque de guerre, civile comme extérieure, le projet de transformer la République consulaire en un Empire ne l’emporta qu’à l’issue d’un processus politique conduit par la volonté sans faille du chef de l’État, efficacement relayée par des séides ou des coalitions d’intérêts.

Enchérissant sur la motion du Tribunat, les sénateurs votèrent une adresse en faveur de l’établissement d’un gouvernement impérial héréditaire confié à « Napoléon Bonaparte et à sa famille » assortie d’un long mémoire rappelant un certaine nombre de droits et de libertés inaliénables. Bonaparte retint l’adresse, publiée dans le Moniteur du 6 mai, et enterra le mémoire. Une commission formée de trois consuls, de quelques sénateurs et ministres (10 membres au total) fut chargée de préparer le sénatus-consulte portant création de l’Empire. Au travail à Saint-Cloud du 11 au 13 mai, elle présenta le texte au Sénat après l’avoir soumis à un conseil privé et l’avoir porté à la connaissance de la famille Bonaparte (Joseph, en particulier). Sans surprise, la chambre haute l’adopta à la quasi-unanimité. L’article premier du sénatus-consulte du 18 mai 1804 (25 floréal an XII) – « le gouvernement de la République est confié à un Empereur qui prend le titre d’empereur des Français »- faisait de Napoléon Bonaparte le dépositaire du legs révolutionnaire, mais le profond remaniement de la Constitution qui suivait le projetait à une tout autre altitude. » p139-141.

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Jean Auguste Dominique Ingres, Napoléon Bonaparte, Premier Consul (1804)

 

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