Aristote, Du ciel, traduit et commenté par Michel Federspiel, mis à jour par Victor Gysembergh, préface d'Aude Cohen-Skalli, Les Belles Lettres, coll. La roue à livres, broché, 434 pages, 23 €.

Ce traité de cosmologie qui livre la conception géocentrique du philosophe, connaît une grande fortune pendant près de deux millénaires, avant d'être remis en cause par les découvertes de N. Copernic. Il décrit les lois physiques et structurelles auxquelles obéit l'Univers et élabore la théorie du tout comme une structure articulée.

Extrait : « B) Sa configuration : la terre est sphérique

a) Lois de la pesanteur

Quant à sa configuration, elle est nécessairement sphérique. En effet, chacune de ses parties garde son poids jusqu’au centre, et, la plus petite étant poussée par la plus grande, il est impossible qu’il se forme des ondulations ; au contraire, il y a compression et tassement des diverses parties jusqu’à ce qu’elles atteignent le centre. Pour comprendre cette affirmation, il faut imaginer la naissance de la terre en suivant les doctrines de certains physiologues, avec la différence qu’eux imputent le mouvement descendant à la contrainte. Or il est préférable de prendre un fondement vrai et d’expliquer ce mouvement par le fait que celui des corps pesants est naturellement centripète.

Ainsi donc, comme le mélange était en puissance, les éléments qui s’en séparaient se portaient de façon semblable de toutes parts vers le centre. Le résultat sera d’ailleurs le même, que les parties qui se sont réunies depuis les extrémités jusqu’au centre fussent également réparties ou non. Si, premièrement, elles se portent régulièrement de toutes parts depuis les extrémités vers un centre unique, il est évident qu’on obtiendra nécessairement une masse régulière de partout ; car, si l’on ajoute de tous côtés une quantité égale, les extrémités seront forcément à même distance du centre, ce qui donne la figure d’une sphère. Ensuite, il n’y aurait rien de changé à notre raisonnement si les parties de la terre n’accouraient pas de toutes parts selon une répartition régulière ; dans tous les cas, une masse plus importante pousse nécessairement une masse plus faible, parce que l’une et l’autre ont une impulsion qui va jusqu’au centre, et qu’une masse plus lourde pousse devant elle une masse plus faible jusqu’au centre.

Même solution pour la difficulté suivante. Admettons que la terre soit située au centre et qu’elle ait une forme sphérique ; si l’on ajoutait à l’un de ses hémisphères une masse d’un poids plusieurs fois supérieur à celui de la terre, le centre de l’ensemble et celui de la terre ne seraient plus confondus. Dans ces conditions, ou bien elle ne demeurerait pas au centre, ou bien, si elle y restait, elle serait en repos tout en n’ayant pas son <nouveau> centre là où la porte en réalité son mouvement naturel.

On vient de voir la difficulté. Mais il ne nous sera pas malaisé d’apercevoir la solution, à condition de nous y appliquer un peu et de définir notre conception du mouvement centripète d’une grandeur quelconque dotée d’un poids. Il est clair que ce mouvement ne s’arrête pas quand la partie extérieure du corps est en contact avec le centre ; au contraire, il faut que la partie la plus volumineuse ait la prépondérance jusqu’à ce que son propre centre occupe le centre, puisque son impulsion l’entraîne jusque là. D’ailleurs, cette assertion s’applique aussi bien à une quelconque motte ou parcelle de terre qu’à la terre tout entière, car ce n’est pas la petitesse ou la grandeur qui est cause du phénomène en question, lequel concerne tout corps doué d’une impulsion centripète.

Par conséquent, si la terre tout entière était venue de quelque part en totalité ou par parties, elle aurait été obligée de se mouvoir jusqu’à ce qu’elle enveloppe de partout le centre, la poussée de la pesanteur réalisant un équilibre entre les diverses parties, petites et grandes.

Si donc la terre avait été engendrée, sa naissance se serait forcément produite de cette façon, qui implique clairement une génération en forme de sphère. Si elle est inengendrée et demeure perpétuellement immobile, elle doit être telle qu’elle eût été au moment de son arrivée à l’existence, à supposer qu’elle ait été engendrée.

b) Direction de la chute des graves

La configuration de la terre est donc nécessairement sphérique. Cela résulte à la fois de la discussion qui précède et du fait que tous les corps pesants ne tombent pas selon des lignes parallèles, mais font des angles égaux, ce qui est la manière naturelle de tomber sur un corps sphérique par nature. Ou bien donc la terre est effectivement sphérique, ou bien c’est dans sa nature de l’être. Or il faut caractériser chaque être selon ce qu’il veut être naturellement et est effectivement, et non selon ce qu’il est par contrainte et contre-nature.

c) Éclipses de lune

L’observation sensible est un autre témoignage en faveur de notre thèse. Dans le cas contraire, en effet, les éclipses de lune n’offriraient pas les sections qu’on leur connaît. Or, au cours de ses phases mensuelles, la lune montre toutes les sections possibles : droite, biconvexe ou concave ; mais, pendant les éclipses, son bord est toujours convexe. Dès lors, puisque l’éclipse de lune est due à l’interposition de la terre, c’est l’enveloppe de la terre qui, étant sphérique, est cause de cette figure. » p.191-193.

La démonstration d'Aristote de la sphéricité de la Terre. Extrait de la Cosmographie de Petrus Apianus (1581).

La démonstration d'Aristote de la sphéricité de la Terre. Extrait de la Cosmographie de Petrus Apianus (1581).

 

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