Alexander Werth, Les derniers jours de Paris, extrait (Skatkine, 2017)

Alexander Werth, Les derniers jours de Paris, Slatkine & co, broché, 288 pages, 20 €.

 

Correspondant du Guardian à Paris en juin 1940, Alexander Werth tient le journal de l’attente. Écrites en français, sur le vif, pendant ce gros mois de fin de printemps où tout paraît encore possible, ces pages inédites sont comme le compte à rebours d’une histoire dont on connaîtrait la chute. Un testament exceptionnel où, durant quelques heures volées à l’abattement et à la peur, Paris est une fête.

 

Extrait :

« Samedi 25 mai

Je suis assis à la fenêtre. Il est huit heures du soir. Je regarde le Louvre. Je me sens mieux que depuis bien des jours. Je viens de rentrer de la cocktail party de Reggie Maynard ; lui et Kneller sont convaincus que les choses vont beaucoup mieux ; que Weygand a organisé son front de la Somme ; que les armées de Flandre et de la Somme se rejoindront d’ici vingt-quatre à quarante-huit heures et couperont la pince allemande, et que Hitler a commis une faute en n’attaquant pas Paris le 16 mai, époque à laquelle rien n’aurait pu l’empêcher d’y arriver. J’espère qu’ils ont raison ; pourtant, il me semble qu’on a déjà trop perdu de temps ; voilà près d’une semaine qu’on nous dit que la pince va être coupée « dans les vingt-quatre heures ». Bernard Trunel, du Ministère du Commerce, qui était là, a parlé des gains économiques de Hitler en Hollande, en Belgique et dans le nord de la France. Il dit que les stocks de pétrole en Hollande ont été en partie détruits par la R.A.F., et, d’ailleurs, que les Hollandais n’en avaient que 600 000 tonnes. Les industries belges souffrent depuis des mois d’une grande disette de matières premières, en sorte que les Allemands n’ont pas trouvé grand-chose là non plus. L’Angleterre est maintenant en possession de l’or belge et hollandais. Les mines de houille belges sont pour la plupart inondées ; mais il avoue que la mainmise allemande sur les mines du Pas-de-Calais est un grave coup porté à l’industrie française ; la France devra importer une énorme quantité de charbon. Toutefois, c’était la même chose pendant la dernière guerre ; et nous avons à notre disposition un tonnage hollandais, belge et norvégien considérable.

Madame Géraud était là. Elle nous a dit qu’elle avait passé l’après-midi à l’Hôtel Matignon – la Présidence du Conseil, maintenant devenue un centre d’accueil pour les réfugiés. Elle rapporte ce que lui ont raconté des réfugiés : un avion allemand fut abattu – le pilote était un gamin de dix-sept ans. Quand son appareil s’écrasa, il eut le bras droit et une des jambes brisées ; mais il n’en continua pas moins à actionner sa mitrailleuse, fauchant encore d’autres réfugiés. A la fin, les réfugiés, pris de rage, le tuèrent ; mais tandis qu’ils lui portaient le dernier coup, lui continuait toujours à crier « Heil Hitler ». Abominable – et cependant les Allemands trouveraient sûrement cela grandiose. Chez les réfugiés, la haine des Allemands est féroce. L’idée me vient que si Hitler veut une paix séparée, il n’aurait pas dû soulever une telle haine contre lui.

Madame Géraud dit que Hitler ne bombarde pas Paris « parce qu’il veut s’y installer ». André (Pertinax) a vu Gamelin il y a deux jours : « Il est très serein », dit Madame Géraud ; « il attend le jour où il pourra se justifier ». Comment ? Sans doute en écrivant deux volumes publiés chez Plon.

Bullitt, l’ambassadeur des Etats-Unis, dit qu’il y a cinq millions de réfugiés sur les routes de France et de Belgique.

Déjeuné avec Anne MacDonald, qui habite avec sa vieille mère un petit pavillon de banlieue, à Antony. Elle dit qu’elles reçoivent la visite d’avions allemands toutes les nuits ; l’autre nuit, un appareil a été abattu – explosion terrible, qui a secoué le pavillon, mais les fenêtres sont restées intactes.

Dans le Figaro d’aujourd’hui, Romier prétend que, même si l’armée des Flandres est isolée, elle représentera quand même une force considérable tant en effectifs qu’en matériel et en « ce qu’elle reçoit par mer ». Ce qui paraît absurde. Comment diable peut-elle recevoir quelque chose par mer si les Allemands sont à Boulogne et à Calais ? Je me demande ce qui va arriver avec l’Espagne et l’Italie. Sommes-nous en train d’essayer d’acheter l’Italie ? – si oui, à quel prix ? (On dit que Laval est parti pour Rome , mais je ne pense pas que ce soit vrai. Reynaud a bel et bien proposé d’envoyer Laval à Rome ; mais Musso a refusé de recevoir tout émissaire français, même Laval.) Que fait Sam Hoare à Madrid ?

Le colonel de Gaulle, qui a écrit sur l’armée mécanisée ce livre important dont j’ai rendu compte dans le journal lorsqu’il a paru en 1935 a, dit-on, disparu. Daladier ne pouvait pas le sentir. Le général Giraud a été fait prisonnier par les Nazis. Sale histoire. Le général Billotte a été tué, non par une bombe, comme on l’avait annoncé d’abord, mais dans un accident d’auto. Est-ce vrai que la panique, l’affolement d’il y a huit jours ont passé ? » (p. 95-97)

*

« À la brasserie Lipp, le soir, je tombe sur Picasso. J'aperçois aussi Georges J. en uniforme d'officier. C'était un drôle de type assez amusant et bohème autrefois, et très spirituel, mais il vous portait un peu sur les nerfs avec ses façons de pédéraste qu'il tenait à afficher à la tribune des journalistes de la Chambre. Il dit que ça ne va pas bien du tout. - On perd du terrain. - Mais pas en France ? - Non, mais tout de même. Les Boches sont des gangsters ; Les Belges des salauds ; les Luxembourgeois aussi avec leurs vingt-sept soldats. Il est digne. Maintenant qu'il est officier, il a quitté son air république-des-camarades, et il ne vous tutoie plus. Il a l'air plutôt soucieux. Nous sommes là, dans la brasserie Lipp brillamment illuminée, comme si rien n'était arrivé. Nous buvons du vin d'Alsace, - simplement parce qu'il y a là-bas des millions de jeunes gars français pour tenir le Boche en respect. Oh, c'est horrible à s'avouer, et un peu humiliant. »

 

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