Vivian Nutton, La médecine antique. Extrait

Vivian Nutton, La Médecine antique, préface de Jacques Jouanna, traduction d'Alexandre Hasnaoui, Les Belles Lettres, coll. Histoire, broché, XXVI - 592 pages, 27,50 €

Dans ce livre qui constitue le maître ouvrage du spécialiste mondial de la médecine antique qu'est Vivian Nutton, le lecteur découvre une reconstitution passionnante de l'art de guérir tel qu'il était pratiqué dans les différents contextes sociaux et culturels de l'Antiquité, de ses premières sources textuelles (au VIIIe siècle avant J.-C.) jusqu'au VIIe siècle de l'ère chrétienne. Même si elles ont fini par être rejetées, les théories de l'Antiquité ont constitué le fondement de la médecine occidentale pendant des siècles et contribuent encore à la structurer de façon discrète mais décisive.

Extrait : « Les pratiques hippocratiques

En dépit des déclarations théoriques, le médecin hippocratique était d’abord et avant tout un artisan exerçant son métier. Il – et il s’agissait presque toujours d’un « il » – travaillait dans sa propre maison, qui servait ainsi de cabinet de consultation ou d’« atelier médical », et restait le plus souvent au sein de sa communauté, ou il pouvait, comme l’artisan-médecin d’Homère, partir sur les routes à la recherche de patients. Il pouvait pratiquer seul ou avec d’autres, arpenter un territoire familier ou s’en éloigner complètement et errer comme un parfait étranger. À une exception près, ses revenus dépendaient de sa capacité à trouver des patients prêts à payer pour ses services et ils étaient complétés par tout ce qu’il pouvait tirer de ses biens ou de ses propriétés, s’il en avait. Cette exception que nous venons d’évoquer était une certaine forme de service étatique, que ce soit en qualité de médecin dans l’armée ou la marine en campagne ou en tant que « médecin public ». S’il faut en croire Hérodote, il y avait déjà un système de médecins publics à Égine et à Athènes à la fin du vie siècle, car Démocède occupait un tel poste dans les deux villes. Mais il y a ensuite un trou d’environ un siècle dans la documentation historique, et les témoignages plus détaillés n’apparaissent qu’à l’époque hellénistique. À en juger d’après cette information tardive, la présence d’un médecin public ne constituait pas une sorte d’État-providence avant la lettre. Certains médecins, choisis par l’assemblée à Athènes, recevaient ce qui revenait à une prime de maintien pour résider au sein de la communauté et être sur place pour traiter les citoyens5. Quant à savoir si leur contrat les obligeait à traiter leurs malades gratuitement, c’est là une question controversée : leurs pierres tombales et les décrets honorifiques qui enregistrent leurs bons et loyaux services montrent qu’il leur arrivait de le faire, mais il est plus probable que la gratuité des soins était laissée à la discrétion des médecins et qu’elle ne leur était pas imposée par la loi. Dans une petite communauté, les pressions sociales pouvaient contraindre un médecin à traiter les citoyens les plus pauvres gratuitement, mais il est peu probable qu’il ait été prêt à agir de même avec les gens aisés ou avec les non-citoyens. Il n’est pas non plus besoin de supposer qu’il avait déjà au Ve siècle l’obligation contractuelle de venir aider les autorités dans les enquêtes criminelles ou d’autres occasions officielles où un médecin pouvait être nécessaire (des situations que l’on connaît dans l’Égypte gréco-romaine) ou que le rôle de témoin expert dans les tribunaux était réservé aux médecins publics.

Toutefois, ce service étatique n’était proposé qu’à un petit nombre de médecins ; les autres, avec les sages-femmes, les rebouteux, les herboristes, etc., ne devaient compter que sur ce qu’ils pouvaient gagner par leurs propres efforts. Comme nous l’avons vu, ils faisaient face à une concurrence qui venait de plusieurs côtés, et il serait naïf de penser que si l’autotraitement échouait, le patient allait immédiatement chercher un médecin. Dans de telles circonstances, il était crucial pour le médecin de faire bonne impression sur son patient potentiel. Il avait besoin de savoir bien parler, tant en termes de contenu que de style – le texte tardif Préceptes dit en plaisantant qu’il devrait néanmoins éviter les fleurs de la poésie, car cela pourrait révéler un temps mal employé, loin de la médecine – afin d’éviter de se voir surpasser par ceux qui n’étaient que de beaux parleurs. Les premières impressions comptaient beaucoup : une officine bien approvisionnée, un bandage propre et soigné sur un autre patient, un avis compétent sur le type de maladie susceptible d’être rencontrée dans la localité, une tenue vestimentaire et un comportement appropriés, une volonté claire d’aider, mais, dans le même temps, une réticence à aller trop loin avec les procédures imprudentes qui pourraient finir par nuire au patient ou même le tuer. Le poète comique Alexis ajoutait en plaisantant que même le dialecte utilisé importait : un médecin athénien qui prescrirait de la betterave en utilisant le terme attique serait méprisé, mais un non-Athénien employant la forme ionienne ou dorique serait très respecté. Tous ces éléments contribuaient à créer la confiance chez le patient et, comme le soulignait l’auteur du Pronostic, celle-ci constituait un élément essentiel dans la lutte contre la maladie. Dans cette lutte, il y avait trois protagonistes : la maladie, le patient et le médecin. Il revenait au patient de choisir de collaborer avec le médecin ou de lutter contre sa maladie sans aide.

De son côté, le médecin ne pouvait pas réussir sans obtenir la coopération du patient, que ce soit par les informations que ce dernier lui confiait ou par la bonne volonté, l’intelligence et la docilité avec lesquelles il accueillait ses conseils. Comment cette confiance se créait-elle et s’entretenait-elle ? Dans un chapitre fameux, Ludwig Edelstein a montré l’importance, dans la médecine grecque des Ve et IVe siècles, du pronostic, en tant qu’il était le principal moyen par lequel le médecin pouvait montrer ses compétences et, en même temps, se protéger contre les accusations de négligence. En prédisant l’issue probable d’une maladie et en l’annonçant à l’avance aux parents et aux amis du patient, il pouvait, en premier lieu, renforcer son crédit et la confiance en son traitement, notamment si les événements prenaient le cours qu’il avait prédit, et, en second lieu, si le patient venait à mourir, il avait de solides arguments pour sa défense s’il avait annoncé à l’avance que la mort était une issue probable. Dans un cas incertain, le succès lui permettait de récolter encore plus de lauriers et l’échec était mieux toléré par la famille déjà préparée au pire.


 

Figure 11.2 : Exercice doux sur une balançoire, tel qu’Asclépiade de Bithynie le recommandait. Illustration tirée du De Arte gymnastica de H. Mercurialis (Amsterdam, A. Frisius, 1672, p. 217), un traité de la Renaissance qui réintroduisit dans la médecine certaines idées antiques sur l’exercice et la physiothérapie. Avec l’aimable autorisation de la Wellcome Library, Londres.

Figure 11.2 : Exercice doux sur une balançoire, tel qu’Asclépiade de Bithynie le recommandait.
Illustration tirée du De Arte gymnastica de H. Mercurialis (Amsterdam, A. Frisius,
1672, p. 217), un traité de la Renaissance qui réintroduisit dans la médecine certaines idées
antiques sur l’exercice et la physiothérapie. Avec l’aimable autorisation de la Wellcome
Library, Londres.

Mais, même au sein du Corpus hippocratique, on trouve l’expression d’un malaise face à cette utilisation « tactique » du pronostic à des fins de publicité et d’assurance. L’auteur de Prorrhétique II commence son traité par la relation ironique de pronostics splendides et merveilleux dont il avait été témoin ou qu’on lui avait rapportés. Il décrit les médecins arrivant au chevet du malade pour donner un deuxième avis et prédisant immédiatement un rétablissement… mais accompagné de paralysie ou de cécité ; ou bien annonçant à tel ou tel commerçant, lors de leur passage au marché, qu’ils allaient mourir ou devenir fous. Ou telle maladie grave qu’ils prédisaient à partir de vagues divagations sur le programme d’entraînement d’un athlète. L’auteur rejette ce type de prédictions et d’explications qu’il considère comme une simple « mantique » ou « divination » et comme un faux pronostic, et il refuse absolument de l’assimiler à sa propre pratique. Il reconnaît que certaines de ces prédictions extravagantes peuvent parfois s’avérer exactes, mais cela signifie simplement que leur auteur a correctement identifié et interprété les signes importants que tout bon médecin doit savoir reconnaître, ou que la maladie, qui, lors de la visite du premier médecin ne s’était pas encore pleinement déclarée, l’a fait entre-temps et qu’elle est désormais plus facile à pronostiquer. Ce qui importe, selon lui, c’est la prédiction exacte, c’est-à-dire le fait de comprendre les indicateurs importants, puis d’en tirer des conclusions sérieuses. La manière dont on prédit est donc tout aussi importante que ce que l’on prédit, et le patient est subtilement mis en garde contre ceux dont les prétentions pourraient ne pas s’appuyer sur des résultats tangibles. Cet auteur, comme celui du Pronostic, admet la possibilité d’établir une distinction entre prévision, prognôsis au sens strict, et prédiction, mais il considère que cette distinction n’est pas pertinente dans la pratique médicale. On ne peut rien dire de sensé sur le futur sans avoir une bonne prévision, et seul un fou choisirait de se laisser influencer par la manière dont la chose est énoncée plutôt que par son exactitude potentielle.

Comme le suggère cet auteur, le pronostic est plus qu’un simple dispositif tactique pour impressionner les patients : il est au coeur de la pratique de la médecine telle qu’elle est conçue par de nombreux écrivains du Corpus. Il est essentiel à la compréhension et au traitement du patient individuel, et garantit que tout ce qui est prescrit sera approprié à ce patient et à sa pathologie. Il ne s’agit pas simplement de prédire comment une maladie est susceptible d’évoluer et si le résultat va être favorable ou défavorable. Le pronostic fournit un moyen de contrôler la maladie, de modifier si nécessaire le traitement conformément à un enchaînement prévu et de se concentrer sur ce dont chaque patient a besoin. C’est l’affirmation d’une compréhension qui démarque le médecin de nombreux autres types de guérisseurs, et, s’il est correctement mis en pratique, il permet au véritable médecin d’intervenir efficacement et rapidement, même dans les cas de maladies aiguës les plus dangereuses. En bref, le médecin qui exerce l’art du pronostic déclare que sa technique particulière traite du passé, du présent et de l’avenir de son patient : une affirmation pleine d’audace qui intègre ce que l’on appellerait aujourd’hui la prise en compte des antécédents médicaux, le diagnostic et le pronostic. » (p.98-101)

 

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