Sébastien Mamerot, Une chronique des croisades. Extrait

Sébastien Mamerot, Une chronique des croisades, illustré et enluminé par Jean Colombe, édition complète, adaptée et commentée par Thierry Delcourt, Fabrice Masanès, Danielle Quéruel, Taschen, coll. Bibliotheca universalis, relié, 736 pages, 14,99 €.

 

Ce manuscrit enluminé, réalisé en 1474 et conservé à la BNF, avait été commandé par l'un des principaux serviteurs de Louis XI, Louis de Laval-Chatillon, dont S. Mamerot était le chapelain et secrétaire. Les 66 miniatures colorées de Jean Colombe sont reproduites accompagnées d'une traduction intégrale du manuscrit et d'explications.

 

Extrait : « XXXIVe chapitre

Le huitième jour après la prise de la sainte Cité, les princes et les barons s’assemblèrent pour élire parmi eux un roi de la sainte Cité et du pays. Et après qu’ils eurent fait leurs oraisons et prières, invoquant la grâce du Saint-Esprit pour qu’il leur permît d’élire le meilleur roi et seigneur pour garder la sainte Cité et le royaume de Jérusalem, ils de réunirent à part. Mais, alors qu’ils réfléchissaient à l’élection, un grand nombre de clercs de l’armée vinrent à la porte du conseil. Ayant demandé à être entendus, ils s’efforcèrent de prouver que les princes ne devaient pas procéder à l’élection du seigneur temporel de la cité jusqu’à ce qu’on eût élu un chef spirituel, c’est-à-dire un patriarche, et que l’élection du roi en serait plus sûre et plus sainte. Les princes ne firent pas mine de les contredire, mais, tenant cette émeute pour une folie, continuèrent à procéder à l’élection du roi. D’ailleurs, comme il a été dit depuis lors, cette émeute des clercs avaient été fomentée par un évêque d’une cité de Calabre appelée Maturane et par un grand clerc de l’armée nommé Arnoul, chapelain et familier du duc Robert de Normandie, et ces deux hommes d’Église étaient complices dans toutes leurs ruses. Enfin, les princes et les barons, qui voulaient mieux connaître la situation et la vie de chacun d’eux, et particulièrement de celui qu’ils éliraient, désignèrent des prud’hommes de bonne réputation pour découvrir discrètement la vérité. Et les prud’hommes, qui étaient très loyaux et discrets, menèrent leur enquête avec sagesse, et cachèrent tout ce qu’il fallait dissimuler. Après qu’ils eurent enquêté, sous serment, auprès de tous ceux qu’ils devaient interroger pour connaître la vérité, ils trouvèrent plus de choses louables sur le noble duc Godefroy, parmi tous les autres princes, même si ceux qui pensaient le blâmer affirmèrent qu’il avait une habitude bien ennuyeuse, car, quand il était dans une église où il avait entendu la messe et tout le service divin, il ne pouvait en partir, sans avoir demandé longuement aux prêtres et aux clercs ce qu’il y avait sur les peintures et sur les vitraux, et leur signification. Et d’autre part, il écoutait si volontiers et si attentivement les histoires et les vies des saints que cela déplaisait à ses compagnons, et que son repas se gâtait souvent à cause de cela. Lorsque ce rapport et les autres furent faits devant les autres princes et barons, ils délibérèrent avant de procéder à l’élection. Une grande partie d’entre eux se seraient mis d’accord sur le comte de Toulouse, s’il n’y avait eu ceux de sa terre, ses plus proches compagnons, qui pensaient que, s’il était roi de Jérusalem, il y demeurerait et y recevrait les gens de son pays, et qu’au contraire, s’il n’était pas fait roi, il retournerait rapidement dans sa terre de France dont il était natif, ce qu’ils souhaitaient vivement : ils se parjurèrent donc – comme on le pensa ensuite – consciemment et dirent qu’il avait sur lui beaucoup de fautes, dont il n’était nullement coupable, mais ils y perdirent leur temps car, comme il est apparu ensuite, il n’avait aucun désir de laisser la Cité sainte. Quand les princes et les barons eurent longuement discuté entre eux, ils se mirent tous d’accord sur une opinion et élurent à l’unanimité le bon duc Godefroy comme roi de la sainte Cité et du royaume de Jérusalem. Ils le conduisirent alors, avec tout le peuple, en manifestant une joie extrême, dans l’église du Saint Sépulcre, et le présentèrent là à Notre-Seigneur. Leur liesse était immense, et ils montraient tous des signes de réjouissance, car c’était le prince le plus aimé de tous, grands et petits. Mais, alors qu’ils voulaient le couronner roi, il refusa, priant les princes et barons de s’en passer, car il suffisait d’avoir eu la couronne que Notre-Seigneur Dieu Jésus-Christ avait portée dans cette sainte Cité le jour de sa Passion. Et ainsi, le duc Godefroy ne fut point couronné, même s’il était et fut véritablement roi de Jérusalem.    

Peu de jours après son élection, il réunit en conseil tous les princes et barons, et pria le comte de Toulouse de lui donner le donjon, c’est-à-dire la Tour de David, comme de raison. Mais le comte refusa, prétextant qu’il l’avait conquise et qu’elle était à lui pour ce motif. Toutefois, il dit qu’il entendait retourner rapidement dans ses terres en France, et qu’il voulait seulement la garder jusqu’alors, et qu’il la lui rendrait. Comme le roi Godefroy n’en était pas content et expliquait qu’il ne voulait pas être le roi d’une cité dont la plus forte place serait possédée par un autre que lui, et que, si le donjon ne lui était pas rendu, il ne voulait pas accepter l’élection, les princes obtinrent du comte de Toulouse qu’il le remît à l’archevêque d’Albare. Celui-ci le rendit aussitôt au roi Godefroy, et lorsque certains lui demandèrent pourquoi il l’avait rendue aussi vite au roi, il répondit qu’on l’avait forcé. Mais, quoi qu’il en fût, on n’a jamais su avec certitude si on l’y avait forcé. Et cependant, le comte de Toulouse en fut si courroucé qu’il décida de rentrer en France, car il lui était avis que les princes et barons ne s’étaient pas comportés comme ils auraient dû le faire envers lui, car il leur avait rendu, durant le voyage, de grands services dont ils ne se souvenaient pas, selon ce que disaient certains des siens. » p.324-325.

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