Bibliothèque classique infernale. Extrait.

Bibliothèque classique infernale. L’au-delà de Homère à Dante, textes rassemblés et présentés par Laure de Chantal, Les Belles Lettres, broché, 488 pages, 29,50 €.

Une anthologie de textes de plus de trente auteurs gréco-romains, allant du VIIIe siècle avant J.-C. à l’extrême fin de l’Empire romain, consacrée au thème des enfers.

Stace, Thébaïde, livre II, Quand l’Enfer se répand sur terre.

« Cependant le fils ailé de Maia, exécutant les ordres du grand Jupiter, revient des ombres glacées ; de toute part des nuées traînantes l’empêchent d’avancer, un air brumeux l’enveloppe ; ce ne sont pas les Zéphirs, mais les souffles fétides d’un ciel silencieux qui ont emporté ses pas. D’un côté le Styx dont les eaux embrassent neuf régions, de l’autre, une barrière de torrents de feu lui ferment la route. Il est suivi du vieux Laïus, ombre tremblante, toujours gêné par sa blessure ; car plus loin que la garde le glaive impie, sous les coups d’un homme de son sang, a pénétré sa vie, premier exécuteur de la rage des Furies. Mais il marche quand même, et la baguette du dieu guérisseur affermit ses pas. Alors, les bois stériles, les champs hantés par les morts et les bosquets noircis sont pris de stupeur, la Terre elle-même s’étonne qu’une route de sortie soit ouverte, et la livide souillure de l’envie n’épargna pas même ces corps privés de vie et de lumière. L’un d’eux, être pervers et toujours prêt avant les autres – et ce fut bien là la cause de sa mort violente – à montrer, du temps qu’il vivait, son insolence dans le malheur et son dépit dans le bonheur d’autrui : « Va donc, dit-il,heureux homme, quel que soit le destin qu’on te réserve, soit par l’ordre de Jupiter, soit qu’une puissante Furie t’ait contraint à rencontrer le jour, soit qu’une sorcière thessalienne, dans son délire, te fasse quitter ton sépulcre secret, hélas ! tu vas retrouver la douceur du ciel, le soleil perdu, les terres verdoyantes et l’eau pure des sources pour te plonger à nouveau, plus triste, dans ces ténèbres. » Lorsque, couché devant la porte ténébreuse, Cerbère eut senti leur présence, tout de suite il redressa les gueules béantes de toutes ses têtes, cruel même pour la foule des arrivants ; et déjà son cou noir se gonflait, menaçant, déjà il eût mis en pièces leurs os répandus sur le sol si le dieu n’eût touché d’un rameau léthéen sa fourrure hérissée et dompté par un triple sommeil son regard incandescent.

Il est un lieu – appelé Ténare par les populations de l’Inachus – où le promontoire redouté du Malée couvert d’écume se dresse dans les airs et dérobe son sommet à tous les regards. Haut dans le ciel s’élève la pointe qui dédaigne avec sérénité les vents et les pluies, où seuls les astres épuisés trouvent du repos. C’est là que les vents à bout de souffle ont établi leur repaire et que passe la foudre ; les nuages vaporeux se tiennent à mi-flanc de la montagne. Le battement d’ailes des oiseaux n’atteint pas les hauteurs et les rauques coups du tonnerre ne peuvent les ébranler. Mais lorsque le jour touche à sa fin, une ombre immense étend ses limites loin sur les flots et nage au milieu de la mer profonde. Le Ténare incurve en une baie intérieure son rivage où se brisent les vagues, n’ayant pas l’audace de les affronter au grand large. C’est là que Neptune ramène au port ses coursiers qu’ont épuisés les flots égéens ; les sabots de leurs pattes de devant font jaillir le sable mais, à l’arrière, ce sont des poissons qui disparaissent dans la mer. En cette région, à ce qu’on dit, un chemin conduit, à l’écart, les ombres pâles et la demeure du Jupiter noir s’ouvre librement au butin de la mort. S’il faut en croire les campagnards arcadiens, on y entend les cris et les gémissements des condamnés, et le pays est agité d’un tumulte infernal. Souvent les clameurs et les coups des Euménides résonnèrent jusqu’au milieu du jour, et les aboiements du triple gardien du Trépas ont éloigné de la plaine les paysans.

C’est par là que le dieu ailé enveloppé d’ombres ténébreuses s’élance vers le monde d’en haut, chasse de son visage les vapeurs des Enfers et rassérène son visage aux souffles de la vie. Puis, passant par le Nord dans le silence de la lune à mi-course, il survole campagnes et cités. Le Sommeil, qui conduisait les chevaux de la Nuit, le rencontre et se lève, tout confus, pour saluer la divinité, puis il fait un écart hors de sa route céleste. Au-dessous du dieu l’ombre vole, reconnaît les astres qu’elle a quittés prématurément, source de sa propre vie ; maintenant elle domine les hauteurs de Cirrha et la Phocide souillée par sa mort. Enfin on était à Thèbes ; Laius gémit en arrivant sur le seuil de son fils, hésitant à entrer dans cette demeure bien connue ; mais lorsqu’il vit son propre timon appuyé contre les hautes colonnes et son char toujours maculé de sang, il se troubla et faillit repartir : ni la volonté suprême du Tonnant ni le souffle exhalé par la baguette d’Arcadie ne le retiennent. » 1 sqq.

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Adolf Hiremy-Hirschl, Les âmes de l'Acheron. 1898.

Adolf Hiremy-Hirschl, Les âmes de l'Acheron. 1898.

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