Stéphane Ratti, Le Premier Saint Augustin, Extrait

 

Stéphane Ratti, Le Premier Saint Augustin, Les Belles Lettres, broché, 352 pages, 23,90 €.

Les biographies de saint Augustin, y compris les plus récentes, font une large part à l'hagiographie. Stéphane Ratti propose dans cet ouvrage de considérer l'homme plutôt que le saint, en s'attachant notamment  à retracer le moment qui l'a fait basculer d'une vie de païen, passionné de culture classique, à une existence pleinement chrétienne, engagée dans l'épiscopat. Il offre ici un récit vivant fondé sur une lecture renouvelée des sources. Sa connaissance du contexte historique et culturel de la fin du IVe siècle lui permet une approche originale de l'évolution personnelle d'un homme d'abord amoureux de la culture classique. Dans l’extrait que nous avons sélectionné, l’auteur examine cette fameuse rencontre d’Augustin avec le christianisme.

 

Extrait : « Augustin a depuis toujours connu le christianisme à travers sa mère Monique. Il a toujours eu de même sous ses yeux un bel exemple de paganisme à travers son père Patricius, un homme sur lequel les Confessions ont jeté une part d’ombre volontaire qui s’explique, comme on le verra, par des raisons psychologiques qu’il faut tenter de comprendre. Le fait que cet homme, après avoir été inscrit sur les listes des catéchumènes alors qu’Augustin devait avoir quinze ans, ait été baptisé à la fin de sa vie (non pas sur son lit de mort, mais sans doute dans l’année qui l’a précédée en 370‑371), ne change rien à l’affaire : ce fut le premier païen avec lequel Augustin fut en contact. Or Patricius n’était pas un érudit ni un lettré, mais plutôt un petit notable local, ce que l’on appelle un curiale, impliqué dans les affaires de la cité et, chez lui, soucieux « d’ordre familial et de concorde ». Il partageait  avec Monique le souci d’offrir à son fils toutes les chances de promotion sociale, ce qui passait par l’étude. Son paganisme n’était donc ni philosophique ni intellectuel, mais empirique et culturel. Il eut toujours le souci de mettre Augustin au contact de ce qu’il ne pouvait lui donner lui-même. Mais la première rencontre d’Augustin avec le paganisme, hors du milieu familial, eut lieu à Madaure. Vers l’âge de onze ans en effet, en 366‑367, Augustin quitte Thagaste pour devenir collégien, jusqu’en 369, à Madaure, à 23 kilomètres au sud-ouest, à une journée de marche de chez lui. Dans cette petite cité, aujourd’hui Mdaourouch (on y voyait un théâtre, comme partout ou presque, des oliviers, une huilerie), Augustin put admirer sur le forum une statue d’Apulée, dédiée au « philosophe platonicien » et non au romancier de L’Âne d’or, ce récit picaresque et parfois grivois qui narre les aventures du malheureux Lucius changé en âne, et qui fit sa gloire posthume. On a conservé le socle de cette statue, dont l’inscription indiquait qu’Apulée était « l’ornement de la cité ». Le prestige de la philosophie l’emportait en ces temps sur la gloire de la fiction. L’école de cette ville était parée d’une certaine renommée grâce à Apulée, grand rhéteur théoricien du platonisme impérial au IIe siècle. Augustin cite le nom d’Apulée plus de vingt fois dans La Cité de Dieu et transcrit parfois de longs passages de ses œuvres, par exemple son traité Sur le monde. Il fut également tellement fasciné par l’histoire qu’il avait lue dans L’Âne d’or de ces femmes aubergistes qui transformaient, pour leur service, des voyageurs en bête de somme (des figures proches de la magicienne Circé, experte en maléfices, dans l’Odyssée), qu’il la rapporte avec une certaine complaisance malicieuse, tout en cherchant à arracher de l’esprit de son lecteur toute croyance en la démonologie.

Mais la rencontre décisive d’Augustin avec le paganisme eut lieu lors de son arrivée à Carthage : il y fut étudiant entre 370 et 373, avant d’y revenir entre 374 et 383, comme professeur cette fois, jusqu’à son départ pour l’Italie. Ausone, préfet du prétoire pour les Gaules, l’Italie et l’Afrique en 378‑379, s’était amusé à écrire en vers habiles un « Palmarès des villes célèbres » (Ordo urbium nobilium) qui classait les dix-sept villes les plus fameuses de son temps, de Rome à Bordeaux. Carthage y occupait le troisième rang, après Rome et Constantinople. La capitale de la province de l’Afrique proconsulaire se trouvait à 260 kilomètres à l’est de Thagaste, et la route, qui suivait presque continûment la Mejerda depuis Thugga (Dougga) avant d’obliquer à la hauteur de Thuburdo Minus (Tebourda), était une des plus utilisées de l’Afrique du Nord. C’est exactement la même distance qui sépare en ligne droite, par la mer, le port sicilien de Lilybée, l’actuelle Marsala, de Carthage. Un itinéraire maritime antique indique d’ailleurs que c’est la route la plus courte, qu’il chiffre à 1 500 stades, soit environ 270 kilomètres. Autrement dit, la Grande Grèce se rejoignait aussi facilement que Thagaste, et même plus, grâce à la voie maritime depuis Carthage. La culture hellénique était tellement bien implantée dans la région que l’empereur Hadrien n’avait pas hésité à surnommer la ville Hadrianopolis. Mais cette cité était romaine juridiquement de plein droit et culturellement latine. L’empereur Commode, à la fin du iie siècle, l’avait de son côté appelée Alexandrie Commodienne Togata. Le dernier de ces trois termes signifie « revêtu de la toge romaine » et met sur un pied d’égalité la tradition culturelle hellénistique rappelée par le nom d’Alexandrie et le droit romain. Ce précieux témoignage se trouve dans la Vie de Commode de l’Histoire Auguste. L’auteur récemment identifié de cet ouvrage, rédigé entre 390 et 394, s’appelle Nicomaque Flavien senior. Il ajoute que cette appellation a quelque chose de « ridicule », ce que les commentateurs ont parfois mal interprété. Il ne faut en effet pas comprendre que Carthage ne mérite pas d’être égalée à Alexandrie, mais plutôt que Commode, un prince dévoyé, ne mérite pas d’associer son nom à celui d’une pareille ville. Et puis nous n’aurons garde d’oublier que Nicomaque Flavien en personne connut au début de sa carrière une brève mais dense expérience africaine lorsque, en 376‑377, il exerça le vicariat d’Afrique à quarante-deux ans. J’ai raconté ailleurs la façon dont Flavien avait alors détourné la confiance placée en lui par l’empereur Gratien et mis son autorité au service d’une implacable politique antichrétienne sous le couvert désordres qui lui avaient été donnés de combattre les donatistes. La popularité que Nicomaque Flavien s’était acquise est rappelée par l’inscription honorifique que les citoyens de Lepcis Magna lui adressèrent en faisant de lui le patron de leur cité et que publia naguère Julien Guey.

Carthage introduisit Augustin au paganisme et c’est à Carthage qu’Énée rencontra Didon. Augustin a toujours été fasciné par l’Énéide, et l’on peut se demander si le récit par lui-même de son arrivée à Carthage, où il rencontrera la femme (pour nous demeurée anonyme) de sa vie, n’est pas un clin d’oeil à l’écriture épique. La première phrase du livre III des Confessions est à juste titre célèbre, sinon toujours correctement interprétée :

 

Veni Carthaginem et circumstrepebat me undique sartago flagitiosorum

amorum.

« Je vins à Carthage et autour de moi bouillonnait, de toute part,

le chaudron des amours vicieuses. »

 

Le verbe d’action en tête, à la première personne, au temps du récit, le parfait romanesque, fait songer au début d’un chant de Virgile. Ballottés sur les flots, les héros de l’Énéide finissent par aborder eux aussi à Carthage où Énée va s’enflammer pour Didon, ou peut-être plus justement, à l’inverse, Didon pour Énée. Avec une certaine outrance et un brin de trivialité stylistique (le jeu de mots entre Carthago et sartago, « une chaudière », n’est guère raffiné), Augustin a planté le décor. Mais le sublime dans la rhétorique antique n’a jamais fait mauvais ménage avec certains vulgarismes, notamment dans la caractérisation de l’ennemi et du vice, dont Cicéron a donné l’exemple dès ses Verrines et que l’on retrouve, à l’époque d’Augustin, dans la prose grecque d’un Eunape.

Le vice précisément : Carthage en est le synonyme, le réceptacle, le « chaudron ». Le cliché est ancien, qui associe l’Afrique à la débauche et aux moeurs relâchées : « Qui ne sait que les torches impures de la volupté ont toujours brûlé dans l’Afrique entière ? » se demande un moine de Lérins qui n’aimait pas Augustin. Didon, déjà, avait du tempérament, et Cléopâtre ne fut pas en reste. Augustin joue donc en cette entame du livre III des Confessions d’un cliché qui aura été porté jusqu’au grotesque dans l’outrance par Salvien de Marseille au début du Ve siècle : « I l est aussi rare et aussi insolite de voir un Africain n’être pointimpudique qu’il est étrange et inouï de voir un Africain qui ne serait point africain ; car le vice d’impureté est si général parmi eux que quiconque cesserait d’être impudique semblerait ne pas être africain. » Voilà qui suffira à nous mettre en garde et à nousengager à ne point prendre au pied de la lettre ce qu’Augustin dit de la capitale de l’Afrique romaine. Le jeune étudiant n’est point un Rastignac avide de séduire tous les coeurs et de mettre Carthage à ses pieds, et il ne lui a jamais dit comme à Paris l’ambitieux de Balzac : « À nous deux maintenant ! ».

Au contraire, c’est d’une quête tout intérieure qu’est alors occupé Augustin selon son propre témoignage. Il souffrait « d’un manque au plus profond de lui-même », une formule dont la signification a parfois paru obscure aux commentateurs. Mais Augustin a ici, comme presque toujours dans les Confessions, cherché et réussi l’union des contraires, la réunion des personnalités si diverses de l’évêque de 400 et de l’étudiant de 370. La rhétorique fait des miracles : « Je cherchais quoi aimer » (Augustin use bien en latin d’un neutre) et « j’aimais aimer »,dit-il. Le lecteur attentif aux remords de l’évêque autobiographe comprendra qu’Augustin recherchait alors déjà l’amour d’un Dieu qu’il pressentait sans le connaître ; l’historien curieux de l’état d’esprit d’un jeune homme (presque) ordinaire reconnaîtra dans ces mots des préoccupations elles aussi (fort) ordinaires.

Mais cette ville que Salvien présente comme « un Etna bouillonnant de flammes impudiques » (on aimerait, au fait, savoir si l’image n’est pas une réécriture de la chaudière d’Augustin, mais rien ne permet d’établir de manière sûre que le premier a lu le second), le pamphlétaire chrétien la décrit aussi comme « la rivale éternelle de Rome » par sa « splendeur » et son « éclat » mais surtout par son prestige intellectuel. La ville était capitale en tant que siège permanent du magistrat supérieur gouverneur de la Proconsulaire, ce qui allait avec le cortège des fonctionnaires associés mais apportait également une forme de tranquillité et de paix liées cette fois à l’autorité militaire et juridique incarnée par le représentant de l’empereur. Quand l’homme était comme Simplicianus, un scientifique réputé doublé d’un intellectuel cultivé, c’est toute la vie culturelle qui s’en trouvait rehaussée. Salvien ajoute qu’à Carthage « se trouvait tout ce qui peut favoriser les professions civiles ; là se trouvaient des académies pour les arts libéraux, des écoles de philosophie, des écoles littéraires ou de moeurs».

Augustin n’est pas le libertin débauché auquel une lecture un peu rapide des premières lignes du livre III des Confessions pourrait faire songer et que daubent les esprits forts, trop heureux de faire du saint chrétien un parfait Don Juan. Il faut ainsi relire ce passage : « Je n’aimais pas encore et j’aimais à aimer (amare amabam) […]. Je cherchais sur quoi porter mon amour dans mon amour de l’amour. » Et il convient d’y relever l’abondance lexicale du champ sémantique de « l’amour » issu du platonisme, comme l’avait déjà suggéré Serge Lancel dans son Saint Augustin. Dans Le Banquet de Platon, Éros n’est pas le dieu supérieur et ancien issu du Chaos primitif. Selon une prêtresse de Mantinée, Diotime, Éros est plutôt un « démon », un intermédiaire entre les dieux et les hommes. Éros est ainsi le fils de Poros (en grec le mot désigne à la fois, et selon un degré croissant de conceptualisation, le passage, la route, l’abondance de moyens et de ressources ou encore une richesse d’expédients, le plein) et de Pénia (cette dernière a été violée au cours d’un grand banquet et son nom signifie la pauvreté, le manque, la vacuité, le vide). Selon Jean-Pierre Vernant, Éros aurait hérité de son père « un esprit alerte, toujours en éveil, jamais en peine d’expédients (poroi) pour se procurer, dans l’univers de dénuement (pénia) où il est plongé, toutes les richesses vers lesquelles il est attiré, c’est-à- dire : les Formes, le Savoir, la Beauté ».

Augustin est plein de l’amour et en désir de l’amour. L’interprétation chrétienne par Augustin de son propre état est que cet appétit en lui est inextinguible parce que son âme se trouve privée de l’aliment intérieur, de Dieu : « Car il y avait une faim en moi, dans mon intimité privée de l’aliment intérieur, de toi-même, mon Dieu. » Mais on doit voir dans cette version une réécriture postérieure d’une réalité moins purement chrétienne et plus certainement colorée par le platonisme commun dont le jeune Augustin avait forcément été imprégné dès son arrivée à Carthage, bien avant d’avoir lu une seule ligne du philosophe.

Le platonisme était en effet la pensée dominante dans la ville universitaire. « Une seule école, le néoplatonisme, règne sur tous les esprits », écrivait déjà Franz Cumont du monde tardif dans son grand livre Les Religions orientales dans le paganisme romain. Les archéologues ont retrouvé quelques traces de cette influence dans les maisons mêmes des particuliers. Sur la colline de Byrsa, à Carthage, sur les pentes de cette citadelle qu’Augustin connaissait si bien pour les avoir fréquentées pendant ses études, on a retrouvé à la fin du XIXe siècle un pavement de mosaïque au coeur d’un édifice impossible à identifier. Sur ce pavement figurait un médaillon ceint par une guirlande de laurier d’un diamètre d’environ 1,50 mètre. C’est le mérite d’un spécialiste de l’Afrique du Nord, Roger Hanoune, d’avoir un siècle plus tard exhumé des réserves du musée de Carthage ce témoignage si parlant pour notre propos. On y voit un Éros ailé enlacer et prêt à embrasser une jeune fille probablement nue, dont les charmes visibles sont rehaussés par deux bracelets au bras droit, un autre au poignet gauche et un collier ras du cou. C’est à fort juste titre qu’on rapproche la scène du roman d’Apulée L’Âne d’or, ou plus exactement du récit enchâssé qu’il contient, l’histoire de Psyché, séduite par Amour, dont la célébrité fut telle à travers les âges que les scènes de ce conte idyllique ornent les vitraux de la grande galerie du château de Chantilly. La fable a tout d’un mythos platonicien, et des rapprochements nombreux peuvent être faits avec les récits fabuleux du Banquet. Une maxime de trois mots orne la partie supérieure du médaillon qui peut probablement être daté de l’époque d’Augustin : Omnia dei sunt, soit : « Toutes choses sont au pouvoir du dieu. » Ce dieu, c’est Éros, l’Amour. C’est exactement ce que le dieu Pan, un vieux berger plein de sagesse et un peu mage, dit à Psyché au bord du suicide quand elle voit son amant magnifique s’éloigner d’elle : « Cupidon est le plus puissant des dieux. » Pareille affirmation a quelque chose de scandaleux dans la mesure où les Romains, traditionnellement, réservaient le superlatif maximus à Jupiter. Mais depuis Marguerite Duras et Marthe Robert – dans son essai Roman des origines et origines du roman –, nous savons que le roman est par essence scandaleux. Une seconde inscription, aujourd’hui perdue, figurait sur ce même médaillon : agimur non agimus. La concision de la formule, si délicate à rendre en français, n’a cependant rien d’obscur et je la paraphraserai, plus que je ne la traduis, ainsi : « Nous ne sommes pas maîtres de nos actes, mais nous sommes sous influence. » Cette influence qui dicte nos actes est celle de la passion amoureuse. L’Amour est une puissance à quoi rien ne s’oppose.

Pour expliquer le ton philosophique fataliste de cette affirmation, on peut certes remonter jusqu’au stoïcisme, et l’on trouvera chez Sénèque ou dans telle tragédie des pensées comparables. Il paraît en revanche plus discutable de donner à l’inscription un sens chrétien. Le particulier, assez philosophe pour choisir ce thème de sa décoration intérieure, aurait pris des mots plus transparents pour afficher sa foi s’il avait été chrétien. Mais enfin on ne peut écarter la possibilité qu’Augustin, informé d’une manière ou d’une autre de l’existence d’une mode fataliste manifestée jusque dans les choix décoratifs (n’oublions jamais que les païens

portaient la contradiction librement et oralement à celui qui prêchait dans des églises pleines de demi-convertis), ait voulu entrer dans le débat. Augustin aimait la controverse et ne manquait jamais une occasion d’y plonger. Or ce thème de la fatalité entrait en résonance avec l’épineux débat autour du libre arbitre et de la grâce, de la liberté de choix et d’une puissance transcendante qui choisissait pour vous. Augustin, de son côté, a donc bien pu sciemment réinterpréter la vulgate néoplatonicienne du temps en changeant simplement le nom du dieu en question. Il lui suffisaitde substituer à la loi des sens la Loi, à Cupidon le Dieu du bien, à Éros le Christ et à Amour l’amour chrétien du prochain. C’est d’ailleurs ce qu’il fait dans un sermon que l’on date de 419 et dans lequel il prend à partie un contradicteur (un pélagien ?) sur la question du choix laissé à chacun : « A u vrai tu agis et tu es influencé ; et tu agis bien si tu es mû par le bien. » (pages 73-80)

 

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