Mary Beard, S.P.Q.R. Extrait.

Mary Beard, S.P.Q.R. Histoire de l'ancienne Rome, traduit de l'anglais par Simon Duran, Perrin, broché, 450 pages, 26 €.

 

L'histoire de Rome retracée depuis le mythe fondateur de Romulus et Remus (VIIIe siècle av. J.-C) jusqu'à l'édit de l'empereur Caracalla offrant la citoyenneté romaine à tous les habitants libres de l'Empire (IIIe siècle apr. J.-C). Elle décrit l'émergence puis la chute de cette civilisation et met en lumière le rôle d'acteurs négligés (les femmes, les esclaves, etc.).

 

Extrait :

« Le monde des Douze Tables

Le régime républicain s’ouvrit par un gémissement plutôt que par un cri. Sur le nouvel ordre politique, nous trouvons toutes sortes de récits vibrants chez les auteurs romains : on y apprend quelles batailles considérables furent livrées au cours des premières décennies du Ve siècle av. J.-C., on y voit des héros et des scélérats hors du commun, qui ont fini par former le matériau de nos propres mythes. Prenons Lucius Quinctius Cincinnatus, qui, plus de deux mille ans plus tard, donna son nom à la ville nord-américaine de Cincinnati : il revint de son demi-exil en 450 av. J.-C. pour être fait dictateur et conduire les armées de Rome à la victoire contre ses ennemis, avant de se retirer noblement à la campagne, sans chercher à faire prospérer sa gloire militaire en puissance politique. Quant à Caius Marcius Coriolanus, qui inspira à Shakespeare son Coriolan, il avait la réputation du héros de guerre  devenu traître à la patrie en 490 quand il joignit ses forces à celles d’un ennemi de Rome : sur le point d’envahir sa ville, il ne dut qu’aux paroles persuasives de sa mère et de sa femme de renoncer à pareil forfait. Néanmoins, la réalité historique était assez différente, et ses proportions plus modestes.

Quelle que pût être l’organisation politique de la cité au moment où les Tarquins en furent expulsés, les données archéologiques montrent clairement que pendant la plus grande partie du Ve siècle, Rome était loin d’être florissante. Ainsi, un temple remontant au siècle précédent, que l’on associe parfois au nom de Servius Tullius, fut l’un de ces édifices que les incendies survenus au cours des années 500 av. J.-C. détruisirent. Or, il ne fut pas reconstruit avant des décennies. On observe également, au même moment, un net déclin des importations de céramiques grecques, qui constituent un bon critère d’appréciation du degré de prospérité atteint à une période donnée. Pour le dire simplement, si la fin de la période royale pouvait raisonnablement inspirer l’expression « la Grande Roma dei Tarquini », les premières années de la République furent beaucoup moins grandioses. Quant aux accomplissements militaires héroïques qu’on trouve en abondance chez les auteurs, ils ont beau avoir joué un rôle significatif dans l’imaginaire romain, il ne pouvait s’agir en réalité  que de combats très locaux, livrés dans un rayon de quelques kilomètres autour de la Ville.  Il est plus vraisemblable d’y voir des razzias classiques, des actes de guérilla contre des communautés voisines, plus tard embellis par le récit, et décrits, de façon anachronique, comme de véritables opérations militaires. Il ne fait pas de doute que ces affrontements étaient encore, dans leur majorité, le fait d’initiatives privées, d’ambitions agitées par des chefs de guerre indépendants. C’est du moins ce que suggère un incident auréolé de légende, survenu au début des années 470 av. J.-C., au cours duquel 306 Romains sont censés avoir péri dans une embuscade. Tous étaient membres d’une seule et même famille, les Fabii, ou bien y étaient affiliés comme clients ou dépendants : il s’agissait donc plutôt d’un clan que d’une armée.

Les Douze Tables sont le meilleur antidote contre ces récits qui, plus tard, auront tendance à héroïser leurs protagonistes. Les tablettes en bronze originales n’ont pas survécu, mais une partie de leur contenu a été préservée parce que les Romains virent plus tard dans cette compilation de règles hétéroclites le début de leur éminente tradition juridique. Ce qui avait été gravé dans le bronze fut bientôt consigné à la plume, et Cicéron nous dit que les écoliers du Ier siècle av. J.-C. l’apprenaient encore par cœur. Longtemps après que ces règles eurent cessé d’avoir force de loi, elles continuaient à être éditées et publiées, et on compilait plusieurs anciens commentaires savants portant sur la signification de chaque règle, leur importance et leur langage juridiques – au point de susciter l’irritation de certains juristes du IIe siècle qui avaient le sentiment que leurs très livresques collègues étaient trop attachés aux casse-tête linguistiques des anciens préceptes romains. Rien d’intact ne nous est parvenu de cette abondante littérature. Mais d’autres écrits en ont cité ou paraphrasé des passages, et en les explorant, y compris quand il s’agit de s’aventurer dans les plus lointains chemins de traverse de la littérature romaine, les historiens ont réussi à retrouver les quelque quatre-vingts dispositions que comprenaient les Douze Tables.

Ce processus de reconstitution fut d’une terrible technicité, et des débats complexes continuent de faire rage autour de la teneur exacte des dispositions, sur la question, aussi, de savoir dans quelle mesure les extraits que nous possédons sont représentatifs du texte original et dans quelles proportions, ou avec quel degré d’exactitude les anciens auteurs romains les citaient. Car il y eut déjà certainement, à l’époque, modernisation de la langue. En effet, si le latin paraît archaïque, il ne l’est pas encore assez pour le Ve siècle av. J.-C. De plus, il arrive que les paraphrases s’efforcent d’aligner le sens originel des dispositions sur les procédures plus tardives de la loi romaine. Sans compter que, dans certains cas, même de savants juristes romains se trompaient sur le sens. Ainsi, l’idée qu’un débiteur faisant défaut auprès de plusieurs créditeurs pût être mis à mort, sa dépouille étant alors découpée en morceaux proportionnellement au montant dû à chacun, paraît relever de ces contresens (du moins est-ce ce que bien des historiens modernes ont espéré). Néanmoins, des citations nous offrent la voie d’accès la plus directe à la société romaine du milieu du Ve av. J.-C., à sa vie domestique et familiale, aux préoccupations et aux horizons intellectuels que furent les siens.

C’était une société beaucoup plus simple, aux horizons beaucoup plus restreints que ne le suggère le récit de Tite-Live. Cela apparaît clairement, aussi bien dans la langue et les formes d’expression utilisées que dans leur contenu. Bien que les traductions modernes fassent de leur mieux pour le rendre suffisamment clair, le texte latin original est souvent loin d’être clair. En particulier, l’absence de noms et de pronoms distincts peut rendre impossible de savoir qui fait quoi à qui : « S’il est cité en justice, qu’il y aille ; s’il n’y va pas, qu’on appelle des témoins ; ensuite qu’on se saisisse de lui. » Ce qui signifie vraisemblablement : « Si le plaignant cite en justice un défendeur, le défendeur doit y aller. S’il n’y va pas, le plaignant doit appeler quelqu’un d’autre pour témoigner, et qu’ensuite on se saisisse du défendeur. » Ce n’est pourtant pas exactement ce qu’on lit dans le texte. Tout porte à croire que le rédacteur de ces lignes et des autres dispositions, quelle que soit son identité, se démenait pour établir par écrit des règles précises, et que les conventions de l’argumentation logique et de l’expression rationnelle étaient encore dans leur enfance. » p.140-143.

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Affichage des tables de bronze portant la loi. Dessin de Silvestre David Mirys (1742-1810). Gravure de Claude-Nicolas Malapeau (1755-1803)

Affichage des tables de bronze portant la loi. Dessin de Silvestre David Mirys (1742-1810). Gravure de Claude-Nicolas Malapeau (1755-1803)

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