Alexandre le Grand et les Brahmanes. Extrait.

Alexandre le Grand et les Brahmanes. Palladios d'Hélénopolis : Les Moeurs des Brahmanes de l'Inde suivi de Correspondance d'Alexandre et de Dindime (Anonyme), textes introduits, traduits et annotés par Pierre Maraval, Les Belles Lettres, coll. La roue à livres, broché, 122 pages, 23 €. 

Lors de son expédition en Inde, Alexandre le Grand s'intéresse au mode de vie des brahmanes. Leur rencontre est relatée par ses premiers historiens. Au IVe siècle, l'évêque Palladios christianise ces textes et présente la vie ascétique des brahmanes comme une préfiguration de celle des moines. Plus tard, un auteur anonyme imagine un échange de lettres entre Alexandre et le brahmane Dindime.

Extrait : « Lettre I : d’Alexandre à Dindime.

1. Il est bien souvent venu a mes oreilles que votre manière de vivre était différente de celle qui est commune a tous les hommes en tous lieux. Ceux qui le disent assurent que vous n’usez des ressources ni de la terre ni de la mer. Cela, admirable par sa nouveauté, semble incroyable, en raison de la liberté incontrôlée des rumeurs, et je me suis empressé de te consulter par cette lettre, Dindime, pour que tu m’expliques sans retard si ce que nous avons entendu est vrai ou si vous agissez ainsi pour un motif de philosophie, afin que, rendu plus assure de la chose, je devienne moi aussi, si c’est possible, un adepte de cette doctrine.

2. Je me suis en effet toujours applique depuis mon jeune âge à l’étude des vertus et ai conservé avec diligence, je pense, les commandements d’innocence qui m’ont été transmis par des sages. Par eux nous sommes instruits sur la manière de bien vivre, afin que nous n’ignorions pas totalement les raisons de vivre et les remèdes pour cela. Mais parce que votre excellente doctrine, à ce qu’on raconte, conduit à la pratique d’une observance singulière, qui surpasse les doctrines philosophiques connues et habituelles des philosophes, je te prie de me découvrir celle-ci sans tarder : pour vous il n’en résultera aucune perte et nous obtiendrons peut-être quelque chose d’avantageux. La mise en commun se fait librement et ne peut souffrir aucun dommage lorsque ce que l’on partage est transmis un autre, de même qu’on ne fait aucun tort a la matière originelle lorsqu’on allume plusieurs lampes a partir d’un flambeau. Celle-ci en vérité reçoit la faculté de briller autant de fois qu’elle trouve d’occasions de donner. C’est pourquoi je te prie de donner des réponses à mes demandes.

2. Première réponse de Dindime, roi des brahmanes, à Alexandre, grand roi des Macédoniens

1. Toi qui désires savoir, Alexandre, ce qu’est la sagesse parfaite – bien que tu déclares ne pas en être ignorant –, je te loue grandement d’avoir préféré obtenir cela seul qui est plus précieux que tout pouvoir, car d’un souverain qui n’est pas verse dans la philosophie on ne pense pas qu’il gouverne seul, mais qu’il est le serviteur d’un très grand nombre. Cependant, parce qu’il me parait assez difficile et presque impossible de te faire passer maintenant à nos manières d’agir, alors que tu es imprégné d’opinions et de mœurs différentes, éloignées de ce que requiert notre genre de vie, j’avais décidé de me taire et d’obtenir de toi la dispense de ce que tu me demandes – surtout parce que je ne dispose d’aucun talent d’éloquence et que peu de temps t’est donné pour lire, occupé que tu es par les préparatifs de la guerre ; mais pour que tu ne me dises pas que je me récuse par envie, je ferai, autant que je le peux, ce que tu demandes. Ce n’est pas sans raison que, ne te fiant pas à la renommée, tu as rejeté les nouvelles qu’elle te rapportait sur nous, car elle a coutume de se complaire aux fictions. Maintenant cependant, apprends de moi à connaître de manière indubitable, toi qui es curieux d’apprendre la vérité des faits rapportés, comment nous nous comportons pour vivre heureux. À toi assurément de juger si tu penses que ce que nous proposons est à suivre ou à mépriser.

2. Eh bien, la nation des brahmanes mène une vie pure et simple. Elle ne se laisse prendre aux séductions d’aucune sorte. Elle ne désire rien de plus que ce que réclame la loi de la nature. Elle souffre et supporte tout, ne croyant nécessaire que ce qu’elle sait n’être pas superflu. Notre nourriture est toujours simple, ce n’est pas celle que le raffinement d’une vie de luxe recherche en courant après toute sorte d’aliments, mais celle que produit une terre qui n’a pas été violée par le fer. Nous chargeons notre table de mets qui ne nuisent pas. De là vient que nous ne comptons aucune espèce ni aucun nom de maladies, mais que nous jouissons des joies durables d’une parfaite santé. Il n’y a donc chez nous aucun usage d’herbes pour soigner nos corps et, en bonne forme, nous n’avons pas besoin de secours contre des maladies étrangères. Là où l’on vit entre égaux, l’un ne demande pas assistance à l’autre. Là où personne n’est supérieur, il n’y a pas de place pour l’envie. Une égale pauvreté fait que tous sont riches.

3. Nous n’avons pas de tribunaux, car nous ne faisons rien qu’il faille corriger. Nous n’avons pas de lois, qui chez vous ont produit des crimes, car en interdisant par de sévères sanctions des forfaits inconnus, elles les ont fait connaître. Notre nation n’a qu’une loi, celle de ne pas aller contre le droit de la nature. Nous ne faisons miséricorde à personne, car nous-mêmes ne commettons rien qui ait besoin de miséricorde. Nous n’effaçons pas nos fautes en remettant les péchés d’autrui, nous ne rachetons pas des crimes accumulés en répandant des richesses. À quoi sert la générosité dont fait preuve celui qui a fait du tort à son prochain lorsque ce qui est donné est semblable à l’auteur du tort ? Peut-être est plus honnête celui avec lequel, se sentant coupable, il partage ce qu’il a volé. Il en résulte que celui qui reçoit partage la faute de celui qui donne, car le mal rend égaux ceux qui sont en contact avec lui.» p.33-36.

COMMANDER CE LIVRE

Gustave Moreau, Le triomphe d'Alexandre le Grand.

Gustave Moreau, Le triomphe d'Alexandre le Grand.

Retour à l'accueil