Pline l'Ancien, Histoire naturelle, traduction d'Émile Littré. Extrait.

Pline l'Ancien, Histoire naturelle, traduction d'Émile Littré, édition bilingue, sous la direction de Maxence Caron, Les Belles Lettres, coll. Classiques favoris, deux volumes reliés sous coffret, 2150 pages, 79 €.

 

« De Pline l'Ancien, son illustre devancier, Buffon écrit avec admiration, au fronton de sa propre histoire naturelle, qu'il a travaillé sur un plan bien plus grand que celui d'Aristote car « il a voulu tout embrasser, et il semble avoir mesuré la nature et l'avoir trouvée trop petite encore pour l'étendue de son esprit ». Avant de devenir l'auteur du plus célèbre dictionnaire du français, Émile Littré traduisit en une langue parfaite l'immortelle œuvre de Pline, mettant son propre génie au service d'un monument auquel depuis deux millénaires s'abreuvent la littérature, les sciences, l'histoire et la philosophie. » Maxence Caron

 

XVIII. Il y a deux espèces de lions : l’une est ramassée et courte ; elle a la crinière plus crépue. Ces lions sont plus timides que les lions au corps allongé et au poil droit ; ces derniers méprisent les blessures. Les lions mâles urinent en levant la cuisse, comme les chiens ; leur urine a une odeur forte, et leur haleine aussi ; ils boivent rarement, ils ne mangent que de deux jours l’un ; gorgés, ils restent trois jours sans manger ; ils dévorent entiers les morceaux qu’ils peuvent avaler ; et quand l’ampleur de leur ventre n’est pas égale à leur avidité, ils font sortir les morceaux en portant leurs griffes dans la gorge : ils emploient le même procédé quand, repus, il leur faut fuir. Leur vie est longue, dit Aristote (Hist. an., IX, 39) ; ce qui le prouve, c’est qu’on les trouve la plupart privés de dents. Polybe, compagnon de Scipion Émilien, rapporte que dans leur vieillesse ils attaquent l’homme, parce qu’il ne leur reste plus assez de force pour poursuivre les bêtes fauves ; qu’alors ils assiègent les villes d’Afrique, et qu’avec Scipion il en vit qu’on avait mis en croix, pour effrayer les autres par la crainte d’un pareil supplice.

XIX. Seul entre les bêtes sauvages, le lion a de la clémence à l’égard des suppliants ; il épargne ceux qui sont terrassés ; sa fureur s’exerce plus sur les hommes que sur les femmes ; il n’attaque les enfants que poussé par la faim. Les Libyens croient qu’il comprend les prières : toujours est-il que j’ai entendu raconter à une captive revenue de Gétulie, qu’elle avait adouci dans les bois la férocité de plusieurs lions en osant leur parler, et leur dire qu’elle était une femme fugitive, malade, une suppliante aux pieds de l’animal le plus noble de tous et leur maître, et une proie indigne de sa gloire. Les opinions sont partagées sur la question de savoir si quand un animal féroce s’adoucit par la parole, c’est un effet de son intelligence ou du hasard. On ne s’en étonnera pas en voyant que l’expérience n’a pas décidé (observation facile à vérifier) si l’on peut par des chants magiques attirer les serpents, et les forcer à recevoir leur peine.

La queue est chez les lions l’indice de leurs sentiments, comme les oreilles chez les chevaux ; car la nature accorde aux plus nobles animaux des indices de cette espèce. La queue étant immobile, le lion est calme, bienveillant et caressant, pour ainsi dire ; ce qui est rare, car la colère est chez lui un état plus fréquent. Quand la colère commence, il frappe la terre de sa queue ; quand elle croît, il s’en bat les flancs, comme s’il voulait s’exciter lui-même. Sa plus grande force est dans la poitrine. Des blessures qu’il fait, soit avec les griffes, soit avec les dents, un sang noir s’écoule. Repu, le lion ne fait pas de mal. Son noble courage se manifeste surtout dans les dangers : ce n’est pas seulement quand, dédaignant les traits, il se défend par la terreur qu’il inspire, proteste en quelque sorte qu’il est contraint, et s’élance sur les adversaires, moins forcé par le péril que courroucé de leur folie ; mais il témoigne encore mieux sa grandeur d’âme quand, pressé par une multitude de chiens et de chasseurs, il recule avec lenteur et dédain en rase campagne, et tant qu’il peut être vu ; au lieu que, dès qu’il est entré dans le fourré et les bois, il s’échappe par une course très-rapide, comme si les témoins faisaient la honte. Quand il poursuit, il va par bonds ; ce qu’il ne fait pas quand il fuit. Blessé, il reconnaît merveilleusement celui qui l’a frappé ; et il va le chercher, quel que soit le nombre des chasseurs. Il saisit celui qui lui a lancé un trait sans le blesser, le renverse, le roule, mais ne le blesse pas. Quand la lionne combat pour ses petits, on dit qu’elle tient les yeux fixés à terre, pour ne pas être effrayée par la vue des épieux. Du reste, les lions ne sont ni rusés ni soupçonneux ; ils ne regardent pas de côté, et ne veulent pas être regardés de cette façon. On croit qu’en mourant ils mordent la terre, et donnent une larme à leur mort. Un animal si puissant et si féroce est effrayé par le mouvement d’une roue et d’un char vide, par la crête du coq, plus encore par son chant, mais surtout par le feu. La seule maladie à laquelle le lion soit sujet est la perte d’appétit ; on l’en guérit en excitant sa colère par l’insolence de guenons mises près de lui : il boit leur sang, qui lui sert de remède.

XX. Le premier qui ait donné à Rome le spectacle du combat de plusieurs lions ensemble est Q. Scævola, fils de Publius, lors de son édilité curule. L. Sylla, qui fut ensuite dictateur, fit combattre le premier cent lions à crinière, lors de sa préture ; après lui, le grand Pompée en fit combattre dans le cirque 600, dont 315 étaient à crinière ; le dictateur César, 400.

XXI. C’était jadis une chose fort laborieuse que de les prendre ; on employait surtout les fosses. Sous le règne de Claude, le hasard enseigna un procédé qu’on peut presque dire honteux pour le nom d’un tel animal : un berger de Gétulie jeta son surtout sur un de ces animaux qui l’attaquait ; cela fut aussitôt transporté dans l’arène. On peut à peine croire jusqu’à quel point une enveloppe légère, jetée sur sa tête, arrête sa férocité : il se laisse enchaîner sans résistance ; c’est que toute sa vigueur est dans ses yeux. On s’étonnera moins que Lysimaque ait étranglé un lion avec lequel Alexandre l’avait fait enfermer.

Le premier qui les ait mis sous le joug, et qui les ait attelés à un char dans Rome, est Marc-Antoine, et ce fut pendant la guerre civile, après la bataille livrée dans les champs de Pharsale ; attelage prodigieux, sorte de signe des temps, qui témoignait que les esprits généreux subissaient le joug ; car se faire traîner ainsi avec la mime Cythéris, c’était une monstruosité qui dépassait même les calamités de l’époque. Le premier homme qu’on dise avoir osé flatter un lion de la main, et le montrer apprivoisé, est Hannon, personnage carthaginois des plus célèbres ; cela même le fit condamner : on crut qu’un homme aussi ingénieux persuaderait tout ce qu’il voudrait, et que la liberté serait en péril entre les mains de celui qui avait triomphé si complètement de la férocité. » p.511-513.

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Pline l'Ancien, Histoire naturelle, traduction d'Émile Littré. Extrait.
Pline l'Ancien, Histoire naturelle, traduction d'Émile Littré. Extrait.

 

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