Peter Brown, A travers un trou d'aiguille. Extrait.

 

Peter Brown, À travers un trou d'aiguille. La richesse, la chute de Rome et la formation du christianisme, traduit de l'anglais par Béatrice Bonne, Les Belles Lettres, coll. Histoire, broché, XXIV - 814 pages, 29,50 €.

 

L'historien, spécialiste de l'Antiquité tardive, analyse les défis posés par l'argent à l'institution chrétienne. Il examine les controverses et les changements d'attitude que provoqua l'afflux de la nouvelle richesse dans les coffres des églises, comment de riches donateurs se dépouillèrent de leur fortune. Il montre comment l'Eglise put s'imposer grâce aux ressources dont elle bénéficia.

 

Extrait : « Au IVe siècle, Rome demeurait une cité remarquable. Un voyageur qui y entrait depuis le sud par la porte Appienne mettait une heure pour traverser d’un bon pas un paysage ininterrompu de pierre et de brique avant d’en sortir, au nord, par la porte Salarienne. Ce même voyageur aurait pu parcourir Trèves en vingt minutes. Il traversait à Rome des zones monumentales conçues pour laisser le visiteur ébloui. De part et d’autre de ce centre monumental, une population de plus d’un demi-million d’habitants s’entassait dans de hauts édifices délabrés qui s’élevaient du Tibre vers les collines. En comparaison du chaos qui régnait en bas, les collines qui fermaient l’horizon à l’est « faisaient l’effet d’un décor de théâtre ». Couronnées de jardins verdoyants au plus profond desquels on entrapercevait de luxueux palais, les collines de Rome étaient le lieu de résidence de l’aristocratie. C’était le monde de la domus noble – des complexes palatiaux dont beaucoup avaient des siècles d’ancienneté.

L’autre pôle de la vie des riches Romains était le suburbium. Ses résidences étaient l’équivalent des villas qui entouraient les cités dans les autres provinces. Le suburbium constituait une « quasi-cité ». Son paysage dédié pour partie aux morts et pour partie aux activités des vivants prolongeait Rome pratiquement sans interruption. Les tombes de générations de Romains s’étendaient le long de la voie Appienne (comme le long de toutes les autres routes d’accès a la Cité). Des terrains funéraires de plus en plus associés aux chrétiens (telle la zone funéraire que les touristes connaissent aujourd’hui sous le nom de catacombes de San Sebastiano) s’étendaient un peu à l’écart de la route principale de basalte. Mais entre ces lieux consacrés aux morts, la terre prospérait. C’était une zone de villas palatiales, d’agriculture maraîchère intensive (largement dépendante du travail des esclaves) et d’industries artisanales au service de la cité.

C’est dans le suburbium que se rendaient les riches pour respirer durant les mois d’été, tandis qu’un voile de mort (largement dû à la malaria falciparum qui sévissait depuis des siècles sur le Tibre) planait sur la cité. Symmaque y possédait cinq villas.

C’est dans le suburbium aussi que se trouvaient les villas consacrées à l’otium spirituel, comme celles que nous avons rencontrées dans la Cassiciacum d’Augustin et les villas espagnoles ou Paulin de Nole s’était retiré avant sa conversion. Ces villas étaient aussi prisées des chrétiens riches que de leurs collègues païens. A partir des années 350, la pieuse veuve chrétienne Marcella quitta régulièrement son palais de l’Aventin pour un domaine dans le suburbium. C’est là que lui écrivit Jérôme en 385. Il l’imaginait heureuse dans son jardin, méditant (à la manière romaine traditionnelle) sur les vanités de la cité qui se situait à une heure de marche seulement de sa ferme : « Que Rome garde pour soi ses tumultes, que sévisse l’arène, que le cirque soit en folie, que se dévergondent les théâtres et – s’il faut parler de nos amis – que l’on aille visiter chaque jour le sénat des matrones ! » Bien à l’abri dans le havre tranquille de sa résidence suburbaine, Marcella pouvait lire à satiété les Psaumes au milieu du gazouillis des oiseaux.

Nous savons beaucoup de choses, grâce à la correspondance de Jérôme et à d’autres documents, sur nombre de chrétiens riches a partir des années 380. Mais que pouvait-on voir de typiquement chrétien dans ce gigantesque paysage autour de l’année 350 ? La réponse a de quoi surprendre aujourd’hui : à peu près rien. Lorsqu’il pénétrait dans Rome même, le voyageur se trouvait dans une cité presque totalement dépourvue de monuments chrétiens. Vingt-cinq églises au plus étaient disséminées au milieu d’un tissu urbain constitué de quatorze mille pâtés de maisons. Les rares églises qui s’y trouvaient se fondaient dans les bâtiments environnants. Elles avaient au mieux l’apparence de modestes maisons de ville comme celles que possédait la petite noblesse – une salle de réception entourée de quelques bâtiments annexes auxquels on accédait par une cour. Dans une cité d’un demi-million d’habitants, les églises de Rome ne pouvaient accueillir que vingt mille fidèles. Pour des yeux accoutumés à une cité traditionnelle, le christianisme était invisible dans l’enceinte de Rome.

On ne pouvait en dire autant du suburbium. Un donateur chrétien avait déjà laissé dans cette zone l’empreinte de sa vaste richesse. Ce donateur était Constantin. C’est en construisant des sanctuaires et des mausolées chrétiens spectaculaires liés à des sites chrétiens à la lisière de Rome qu’il afficha clairement sa conversion au christianisme en 312.

Constantin fonda deux grandes basiliques : Saint- pierre, sur la colline du Vatican, et la basilique des jardins du Latran, sur les collines du sud- est de Rome (l’actuel Saint- Jean- de- Latran). Il donna à ces deux églises, et uniquement à elles, de spectaculaires vases liturgiques, des candélabres et des autels – soit presque 500 livres d’or et 12 760 livres d’argent. Il dota l’église romaine d’un revenu substantiel d’environ 25 000 solidi (approximativement un quart du revenu annuel de Symmaque). Mais l’essentiel de ce revenu était réservé à l’entretien des basiliques qu’il avait lui- même fondées. Plus de 4 000 solidi par an (quatre fois le revenu estimé du « petit domaine » d’Ausone) étaient affectés à l’éclairage de la basilique du Latran et de son baptistère voisin.

Ces églises impériales étaient des monuments votifs. Elles proclamaient les victoires de Constantin sur ses rivaux. La splendide basilique qu’il établit au Latran fut construite sur la caserne des troupes d’élite de Maxence, le rival qu’il avait vaincu en 312. Elle jouxtait le palais où Constantin tenait sa cour lorsqu’il résidait dans la Cité. Ce palais comportait lui-même une chapelle privée (l’actuelle Santa Croce in Gerusalemme). Bien qu’elle ait été donnée comme cathédrale a l’évêque de Rome, la basilique du Latran fut construite à la gloire de Constantin, et non a celle des chrétiens locaux.

Le vaste sanctuaire édifié au-dessus du tombeau de saint Pierre dans la zone funéraire de la colline du Vatican est traditionnellement associé à Constantin. Sans doute celui-ci ne fit-il qu’en commencer la construction. C’est à ses fils pieux, et en particulier a Constance II, qu’il revint d’achever et de dédier ce qui était, à l’époque, un monument ouvertement érigé pour prouver la piété des empereurs chrétiens. »242-245.

 

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Buste colossal de Constantin Ier, bronze IVe siècle, musées du Capitole.

Buste colossal de Constantin Ier, bronze
IVe siècle, musées du Capitole.

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