Jean-Christian Petitfils, La Bastille. Extrait.

Jean-Christian Petitfils, La Bastille. Mystères et secrets d'une prison d'état, Tallandier, broché, 400 pages, 22,90 €.

 

De Fouquet à la Voisin, de Voltaire à Beaumarchais, du Masque de fer au marquis de Sade, du roi de l’évasion Latude à plusieurs courtisanes, l’histoire de la Bastille est un véritable raccourci de l’histoire de France. Reposant sur une lecture scrupuleuse des archives, ce livre d’histoire est aussi un roman d’aventure où le burlesque côtoie le spectaculaire, où le pittoresque l’emporte sur le pathétique, où l’intrigue misérable se mêle à la grande politique, où de multiples personnalités, certaines inconnues, d’autres fameuses, apparaissent sous un jour inattendu.

 

Extrait : « Les empoisonneurs

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les exécutions sommaires n’existaient pas sous l’Ancien Régime. Les croyances religieuses interdisaient de tuer un individu, même de basse extraction, sans lui avoir fait au préalable un procès dans les formes. Le Très-Chrétien, maître de toute justice, refusait de se comporter comme un vulgaire exécuteur. Au moment de l’affaire du duc de Montmorency, le cardinal de Richelieu avait demandé à Rome si l’on pouvait supprimer secrètement quelqu’un pour raison d’État sans autre forme de procès.  La réponse fut négative et on se le tint pour dit. C’est alors que les lettres de cachet, instruments de la justice royale, se développèrent. Elles permettaient de faire disparaître un homme dangereux comme par une trappe. Jeté dans un cachot aveugle et sourd, le prisonnier s’évanouissait. Il était rayé du monde des vivants, et son secret mourait avec lui.

La fameuse histoire des Poisons illustre cette pratique. C’est une histoire sordide de commerce de sorcellerie, d’envoutement, de profanation, de sacrements, s’accompagnant d’invocations aux démons, de sortilèges et de toutes sortes de maléfices, dans laquelle se trouvèrent impliquées plusieurs centaines de personnes : des prêtres apostats comme les abbés Guibourg, Lepreux et Cotton, des bergers envoûteurs comme Debray et Moreau, des alchimistes et faux-monnayeurs comme Vanens, Cadelan, Terron, Blessis, des devineresses et faiseuses d’anges comme le Lepère, la Bosse, la Bergerot, la Vigoureux, la Trianon, la de la Grange et surtout la célèbre Catherine de Monvoisin dite la Voisin, dont le carnet d’adresses était volumineux.

 Sous couvert de curiosité astrologique et magique, ces canailles avaient crée un actif commerce de drogues toxiques, de philtres d’amour et de substances vénéneuses. Les accusés furent écroués indifféremment au château de Vincennes et à la bastille, où la Reynie vint poursuivre son enquête.

En avril 1679, on constitua à l’Arsenal une juridiction d’exception, la Chambre ardente. Il s’agissait de porter un coup décisif à ces pratiques héritées du Moyen Âge. On apprit alors que les plus grands noms de l’Armorial se trouvaient cités ou compromis :  la comtesse de Soissons, nièce de Mazarin, la princesse de Tingry, les duchesses d’Angoulême, de Bouillon, de Vitry, de Vivonne, le duc de Vendôme, le maréchal de Luxembourg, les marquises d’Alluye et de Valencé, les marquis de Cessac et de Feuquières, la comtesse du Roure, la vicomtesse de Polignac – bref, la fine fleur de la cour de Louis XIV. Décrété de corps (on dirait aujourd’hui soumis à un mandat d’arrêt) le 24 janvier 1680, le maréchal de Luxembourg fut discrètement mis au courant par son collègue le maréchal de Noailles, capitaine des gardes du corps : « Sa Majesté m’a prié de vous avertir. Je vous conseille de profiter de ses bontés et de partir incessamment pour l’étranger. » Mais Luxembourg, qui n’avait rien à se reprocher, si ce n’est de s’être rendu une seule fois chez le magicien Lesage pour se faire prédire l’avenir, parvint à faire éclater son innocence. Il quitta la Bastille la tête haute le 15 mai 1680. Celui qui avait voulu le perdre, en le dénonçant à tort d’avoir conclu un pacte avec le diable, était son intendant Bonnard.

Après l’exécution de la Voisin, les aveux de certains empoisonneurs convergèrent vers la maîtresse du roi, Mme de Montespan, accusée notamment par Marie-Marguerite Monvoisin (la fille de la Voisin), l’abbé Guibourg et la sorcière Françoise Filastre, de sortilèges et de tentatives d’empoisonnement contre sa jeune rivale Marie-Angélique de Fontanges, qui mourut d’ailleurs dans des conditions mystérieuses. D’après certaines dépositions, l’orgueilleuse fille des Mortemart, pour conserver l’amour de son royal amant, aurait fait célébrer des messes noires accompagnées de pratiques obscènes et parfois de sacrifices de nouveau-nés. Par dépit, elle aurait aussi projeté à plusieurs reprises de faire subir le même sort au roi…

Vraies ou fausses (et sans doute dans ce fatras peu ragoûtant faut-il faire le tri, car les prisonniers avaient tout intérêt à compromettre les gens de la cour), ces mises en cause de la maîtresse du Roi-Soleil ne pouvaient évidemment être divulguées, au risque d’éclabousser le trône lui-même. Aussi, après bien des hésitations, Louis XIV interrompit-il provisoirement la procédure judiciaire.

Ceux qui, en raison de ces foudroyantes déclarations, échappèrent ainsi à la potence et au feu, furent dispersés dans les prisons d’État et les forteresses de provinces, Belle-Isle-en-Mer, Salces en Roussillon, Besançon, Saint André de Salins ainsi que le château de Villefranche-de-Conflent. Les geôliers furent avertis de ne jamais écouter leurs propos, « leur étant souvent arrivé d’en dire touchant Mme de Montespan, qui sont sans fondements, les menaçant de les faire corriger cruellement au moindre bruit qu’ils feront. » »Aucun officier ni soldat, écrivait Louvois à Claude de Louvat, gouverneur de la citadelle de Belle-Isle-en-Mer, ne doit savoir leur nom. » Ainsi espérait-on enfuir à tout jamais un secret connu seulement du roi et de quelques intimes. Ils étaient entretenus à raison de 10 sols par jour -, une misère, par rapport au tarif de la Bastille ! -, somme sur laquelle le geôlier était autorisé à prélever le salaire du personnel de service. La plupart finirent leur vie enchaînés à la muraille… La dernière prisonnière de Villefranche-de-Conflent, Denise Loyseau, femme du gagne-denier Chapelain, mourut en juin 1725, après quarante et un an de captivité.

Pour les autres inculpés, on reprit les procédures devant la chambre de l’Arsenal, qui n’hésita pas à prononcer des sentences capitales. On apprit alors que deux bergers, Moreau et Debray, avaient participé à une conspiration menée par un prétendu chevalier de La Brosse, que l’on finit par identifier avec Pinon du Martroy, conseiller à la Chambre des enquêtes, et qui avait été ruiné par la chute du surintendant Fouquet. Malheureusement, il était mort entre-temps. Un de ses complices, jean Maillard, auditeur à la Chambre de comptes, fut torturé sans rien avouer. Le 21 février 1682, il eut la tête tranchée « pour avoir su, connu et non révélé les détestables projets formés contre la personne de sa Majesté. »

L’affaire des Poisons reste le plus important procès criminel du règne de Louis XIV : en trois ans, la Chambre ardente avait tenu 210 séances, prononcé 319 décrets de prise de corps, obtenu l’arrestation de 194 personnes, rendu 104 jugements, dont 36 condamnations à mort, 4 aux galères, 34 à des peines de bannissement ou d’amende et 30 acquittements. » p. 186-190.  

 

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