Elie Halévy, Correspondance et écrits de guerre : 1914-1919,

Elie Halévy, Oeuvres complètes, Volume 1, Correspondance et écrits de guerre : 1914-1919, sous la direction de Marie Scot, Vincent Duclert, préface de Stéphane Audoin-Rouzeau, introduction générale de Vincent Duclert et Marie Scot, Les Belles Lettres, broché,  LXXVI-553 pages, 25,50 €.

 

Fils du librettiste Ludovic Halévy et frère de l'écrivain et essayiste Daniel Halévy, le philosophe Elie Halévy (1870-1937) jouera un rôle important dans l'affaire Dreyfus puis comme historien du libéralisme anglais et du socialisme européen. Engagé volontaire dans les hôpitaux militaires pendant la Grande Guerre, il analyse, avec une grande lucidité, le conflit et ses conséquences. Ce volume très largement inédit de sa correspondance et de ses écrits de guerre révèle le pouvoir d’une pensée à l’œuvre pour la liberté et la connaissance.
Cet ouvrage forme le premier tome des Œuvres d'Élie Halévy publiées sous l'égide de la Fondation nationale des sciences politiques et des Belles Lettres.

 

Extraits : 

 

33. À Louise Halévy, Montguerre, Rochecorbon, Indre-et-Loire,

24 octobre 1914

 

Chère maman,

 

Nos jours ressemblent beaucoup les uns aux autres : c’est pour cela sans doute qu’ils passent si vite. J’ai peine à croire qu’il y aura bientôt deux mois depuis le grand exode. Tant mieux pour une fois, car j’ai hâte de sortir de ce cauchemar d’incertitude. Est-ce que l’Allemagne, l’armée allemande piétine sur place avant de reculer, ou bien est-ce qu’elle prépare méthodiquement la conquête de l’Europe occidentale ?

En prévision des jours noirs, je ne vois guère ce que j’ai envie de sauver, dans la Maison Blanche. Tout, ou bien rien. Ma bibliothèque, moi, c’est impraticable. Je te signale cependant un petit nombre d’objets que j’avais jadis signalés à Daniel, du temps où il habitait Sucy, et dont sans doute il a perdu la mémoire.

Entre dans mon bureau, par la porte qui donne sur le palier. En face detoi, un peu à ta droite, il y a un placard sous la fenêtre ; et, dans ce placard, un carton contenant tous les papiers relatifs à Sucy. Il serait bon de le mettre plus en sûreté. De même, au pied de la bibliothèque vitrée, à droite de mon bureau, il y a un placard ; et, dans ce placard, une liasse de papier relatifs aux divers droits d’auteur touchés par nous : mieux vaudrait l’emporter. Enfin, derrière mon bureau, là où était l’herbier, il y a deux cartons verts que tu pourrais, à la rigueur, mettre, eux aussi, plus à l’abri. Et voilà tout ce que je vois.

Autre chose, as-tu jamais fait passer dans les journaux une note demandant des nouvelles de Jean Catinaud, 269e régiment d’infanterie, 31e compagnie, à Troyes ? Dans Le Petit Parisien ou dans Le Matin ? Je t’en avais parlé, peu après ton départ d’ici ; et nous n’avons plus entendu parler de rien.

Une lettre de Charlie qui, de plus en plus pacifiquement occupé, vise des passeports à l’entrée d’un village lorrain.

Tendresses,

Élie Halévy

 

188. À Xavier Léon, Albertville, 9 décembre 1916

 

Note

L’état de guerre tendant à devenir l’état normal de l’Europe, la vie politique, dans chacun des pays belligérants, tend à reprendre sa forme normale.

En Allemagne, les querelles de parti deviendront bruyantes, incohérentes, comme elles l’ont été par le passé. Plus elles sont incohérentes, moins elles sont menaçantes pour l’ordre administratif. Car le bourgeois allemand (et par bourgeois, j’entends le noble et l’ouvrier aussi bien que le marchand de comestibles) se réjouit d’être protégé par l’excellente et despotique administration prussienne contre les incertitudes de ses opinions politiques. Le gouvernement prussien a même intérêt à laisser se développer en public ces querelles : elles entretiennent, à l’étranger, l’opinion que l’ordre public est ébranlé en Allemagne, que la patrie allemande a des ennemis intérieurs. Ainsi les socialistes allemands, par l’action qu’ils exercent sur tous les partis socialistes étrangers, contribuent à la grandeur allemande.

Sur la Russie, on ne saurait rien dire : c’est un pays qui semble être, depuis dix ans, en révolution permanente contre un régime qu’il est impuissant à remplacer, et ne sait probablement comment remplacer. La guerre semble avoir aggravé cet état de choses. On ne peut rien prévoir.

L’Angleterre est dans le même état d’anarchie politique où elle a toujours été ; cette anarchie se complique, assez bizarrement, d’ordre administratif et militaire à la manière allemande. Mais l’Angleterre peut supporter cet état d’anarchie mieux que ne ferait aucun autre peuple : en dépit des Zeppelins et des sous-marins, le Pas-de-Calais est toujours là. D’ailleurs, au sein du chaos, il peut toujours émerger du Parlement un grand aventurier pour exprimer, parlementairement, la volonté nationale. Lloyd George peut être cet homme-là, bien que sa tentative soit risquée.

En France, l’anarchie politique est moins grande, pour cette raison bien simple que la France ne supporterait pas, sans péril de mort, une dose pareille d’anarchie ; et cependant l’équilibre constitutionnel semble moins assuré. La fiction de l’Union Sacrée a maintenu pendant deux ans, malgré déjà deux crises ministérielles, une apparence de paix constitutionnelle. Mais cette apparence se dissipe. Il se forme un parti de la guerre à outrance (100 voix à la Chambre), mal dirigé, mal constitué, qui reproche aux ministères d’Union sacrée d’être des ministères académiques, sans volonté, sans énergie – et non sans raison. Il y a un parti de la paix (60 voix environ) qui semble gagner du terrain, et que je considère comme se composant de trois éléments: 1° les extravagants de l’extrême extrême-gauche ; 2° les habiles de l’extrême-gauche socialiste, destinés à gagner toujours du terrain, à l’intérieur du parti socialiste, par rapport à la fraction ministérielle ; 3° le petit groupe Victor Dalbiez-Paul Meunier, disposé à fraterniser avec les socialistes révolutionnaires, dans la mesure où la chose peut se faire décemment, contre les grands hommes du parti socialiste. Il est probable que Caillaux, le Giolitti français, est l’inspirateur de ce petit groupe. Ce groupe pacifiste a l’air bien faible ; il ne faut pas cependant oublier que, la question se posant en temps normal, avec l’acuité que tu sais, entre cléricaux et anti-cléricaux, antirépublicains et républicains, ce petit parti constitue le bataillon sacré de l’idée républicaine et de l’idée anticléricale, qu’il occupe donc, à ce titre, une forte situation stratégique. À ce titre également la situation intérieure est meilleure en Angleterre qu’en France.

 

On ne voit donc pas, disons plus simplement : on voit mal un parti d’énergique action militaire s’imposant, par son prestige, à la libre adhésion des deux Chambres. La situation commande cependant que ce parti, ce gouvernement se constitue. Et c’est ici le péril que court toujours en France une constitution, je ne dis pas républicaine, mais simplement parlementaire ou libérale. Le pouvoir dictatorial que la situation militaire du pays exige ne peut se constituer qu’en dehors du Parlement, par conséquent contre le Parlement. Je ne dis pas que l’éventualité soit imminente ; mais il paraît difficile que la question ne devienne pas aiguë avant la fin de ces guerres, c’est-à-dire avant une vingtaine d’années.

 

Élie Halévy

 

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