Lionel Obadia, Satan. Extrait.

Lionel Obadia, Satan, Ellipses, coll. Biographies et mythes historiques, broché, 288 pages, 24,50 €.

 

L’ouvrage revient sur les origines religieuses de cette figure, profondément ancrée au fondement même du monothéisme comme incarnation de l’altérité, de l’opposition entre les forces du Bien et du Mal. L’auteur restitue les contextes de développement et de transformation de ce personnage complexe aux multiples avatars et attributions. 

 

Extrait : « Pour les partisans de l’idée d’une continuité entre les formes anciennes (polythéistes) et tardives (monothéistes) de Satan, les civilisations antiques avaient posé les bases de la structure morphologique de celui qui allait incarner le Diable. Reste à examiner ses transformations à l’interne du monde monothéiste. Dans le judaïsme antique et pour la période historique qui va de la fin de l’Antiquité jusqu’au haut Moyen Âge, Satan a pu être décrit sous des aspects thériantropiques, son portrait est aussi dans le même temps brossé comme un figure humaine, sous bien des aspects très ordinaires, sauf qu’au moins un détail de son anatomie, comme des ailes ou une pilosité anormalement développée, ou un aspect de son comportement, une tentative de corruption ou des mensonges, ne trahissent sa présence, qui n’est pas toujours aussi manifeste que les représentations artistiques le laissent penser. C’est à partir du XIe siècle, en fait, que Satan prend une forme visible, plus facile à décrire et donc à repérer. Il devient un personnage anthropomorphe moqueur ou triste, mais avec une attitude désinvolte et agressive à l’endroit de Dieu et des hommes, qui va ensuite se transformer aux XVIe et XVIIe siècles en ce personnage flamboyant, dans tous les sens du terme, « aux yeux rouges, aux cheveux et aux ailes de feu de l’Apocalypse » selon le termes de Jean Delumeau qui en avait fait l’un des symboles clefs de son livre, La peur en Occident (1978). A mesure que Satan est désigné comme l’ennemi premier et absolu du monde et de Dieu, sa personnalité et ses traits se précisent, et finiront par former un système de signes et de traits reconnaissables.

Si Satan, cultivé par les pères de l’Église comme le fer de lance symbolique de l’évangélisation de l’Europe de la fin de l’Antiquité (IVe-Ve siècles), s’installe concrètement dans l’imagination et les théologies, dans les pratiques culturelles et rituelles du monde méditerranéen et européen à partir du XIe siècle, c’est toutefois seulement à partir du XIVe siècle qu’il va connaître un déplacement théologique et pratique majeur. Satan va alors gagner en autonomie face à Dieu, tout en devenant paradoxalement l’entité surnaturelle la plus centrale (après Dieu) de la religion chrétienne. Il deviendra le personnage flamboyant au cœur d’une religion qui l’est elle-même devenue sous l’influence du Baroque.

            Le déjà vieux christianisme, inspiré par des changements culturels et un certain goût du macabre, des rituels réinventés et une esthétique qui va glisser vers le Baroque s’était attaché à la foi tout en ouvrant la voie au doute par rapport au divin et aux traditions qui le portent, doute sur lequel allait partiellement naître le scepticisme athée. Satan, rejeté par la foi, mais mû par le désir d’être Dieu à la place de Dieu, était tout désigné pour être aussi le champion de l’incroyance. En attendant que cette fatalité ne se réalise, il aura cristallisé sur lui avec force et inventivité, l’imagination religieuse, ou plutôt est-il plus juste d’écrire l’imagination des religieux, tant chaque père de l’Église, théologien ou inquisiteur y est allé de son interprétation du Diable, de sa nature, de son action sur le monde et sa manière d’y parer.

La démonologie médiévale d’un Pierre de Rosteguy de Lancre, plus connu sous le nom de Pierre de Lancre (1553-1631), ce magistrat et inquisiteur bordelais qui mena une vatse campagne d’anti-sorcellerie dans le sud de la France, en pays basque, le décrit comme cornu, au visage humain mais hideux, affublé d’une barbichette de chèvre et d’une longue queue. Certains ont vu dans Satan la continuité de ces anciennes figures, également cornus, velus, aux jambes de chèvres ou de bouc. Faunes romains et satyres grecs sont en effet des entités surnaturelles, parfois qualifiées de divinités, mais dans tous les cas champêtres, qui évoluent dans l’environnement du dieu Pan. » p.63-65.

 

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Représentation de Satan sur le Codex Gigas (manuscrit médiéval écrit au XIIIe siècle par un moine bénédictin d'un monastère en Bohême)

Représentation de Satan sur le Codex Gigas (manuscrit médiéval écrit au XIIIe siècle par un moine bénédictin d'un monastère en Bohême)

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