Jean-Manuel Roubineau, Milon de Crotone ou l'invention du sport, extrait

Jean-Manuel Roubineau, Milon de Crotone ou l’invention du sport, PUF, broché, 354 pages, 22 €.

 

Lutteur d’exception, Milon de Crotone accumule, au VIe siècle av. J.-C., le plus extraordinaire des palmarès sportifs de l’histoire. Multiple champion olympique, il est également chef de guerre et membre éminent de la communauté pythagoricienne. Sa légende, antique comme moderne, a fleuri autour des exploits qu’on lui prête, qu’il s’agisse de prouesses physiques ou alimentaires, depuis le transport de sa statue, à la seule force de ses bras, dans l’enceinte d’Olympie, jusqu’à la consommation d’un bœuf entier en un repas. Érigé par les Anciens en figure exemplaire de la force, de l’énergie ou encore de la virilité, Milon a frappé les esprits par son rôle déterminant dans la guerre contre Sybaris autant que par les conditions tragiques de sa disparition, dévoré par des loups dans une forêt de Crotone alors qu’il était prisonnier d’un chêne qu’il avait essayé, dans un geste d’orgueil, de fendre avec ses seules mains. Mais Milon est avant tout le témoin et l’un des acteurs principaux de la naissance d’un phénomène majeur de la culture occidentale, le sport, et de l’émergence d’une figure sociale d’un nouveau type : l’athlète.

 

Extrait : « Milon est un athlète. La figure sociale de l’athlète, si elle partage certains points communs avec les héros du monde homérique, témoigne pourtant d’une conception radicalement neuve de la valeur sociale, conception qui émerge à la fin de la période archaïque. En effet, dans les concours du monde héroïque dépeint dans les poèmes homériques – reflets probables de la société grecque du début de l’époque archaïque -, c’est la valeur sociale intrinsèque du héros qui conditionne sa participation à une compétition et, le cas échéant, peut peser sur le prix obtenu au terme de celle-ci. Inversement, dans le monde agonistique, c’est la victoire dans une épreuve qui établit la valeur sociale provisoire de l’athlète.

Si le détail des conditions de ce basculement nous échappe, faut de documentation suffisante pour le VIIe siècle av. J.-C., il est probable que les évolutions dans les pratiques militaires et l’émergence de la guerre de phalange ont contribué à produire des conditions culturelles propices à l’apparition du sport. On peut formuler l’hypothèse que l’interchangeabilité des soldats dans la guerre de phalange, leur anonymat, ont constitué un terreau favorable à l’émergence de la culture sportive, laquelle est fondée sur l’idée que les athlètes sont comparables et doivent être comparés, placés dans des conditions identiques, en vue de décerner la victoire au meilleur d’entre eux.

Mais la condition d’athlète ne peut être réduite à la seule accumulation de victoires et se manifeste également dans les modalités de préparation de ces dernières. Alors que les compétitions obéissent à un calendrier très discontinu et n’ont lieu que durant la saison d’été, c’est chaque jour qu’il convient de se rendre au gymnase pour entretenir les compétences requises pour prétendre à la victoire. C’est dans ce cadre qu’il convient de resituer l’analyse des exploits inscrits dans la légende milonienne.

Lesdits exploits, qui occupent un large pan de la documentation relative à l’athlète, ne sont, on le verra, que la version dramatisée d’exercices destinés à la préparation athlétique. De même, les exploits alimentaires prêtés à Milon doivent s’interpréter comme le récit, sous une forme flamboyante, de pratiques diététiques conçues comme propices à cultiver et augmenter la force, en vue de la compétition.

Les exploits physiques et alimentaires prêtés à Milon révèlent la place accordée à la force dans les représentations et les pratiques athlétiques de son temps. La définition du sport comme culture de la force – culture dont Milon constitue le produit le plus abouti – surgit très tôt dans l’histoire agonistique, au point de constituer un élément central de la première remise en question élaborée de l’idéal athlétique, par Xénophane, poète et philosophe contemporain de Milon. Ainsi, Xénophane oppose sa propre utilité, de poète et de philosophe, à la reconnaissance collective dont bénéficient les athlètes, et regrette le caractère disproportionné de cette dernière : il proclame la supériorité du savoir sur les performances athlétiques, le premier étant plus à même d’enrichir la cité, mais aussi de contribuer au respect des lois et à l’ordre social. Le philosophe propose, en filigrane, une définition de la pratique athlétique qui réduit cette dernière à une culture de la force. Il oppose, à plusieurs reprises, le savoir (sophiè) à la force (rômè) des hommes engagés dans la compétition. A lire Xénophane, il semble que, hors la force physique, aucune compétence, capacité motrice ou savoir-faire ne soient cultivés dans le cadre athlétique. Cette lecture en termes de force, si elle englobe de manière prévisible les sports de combat, inclut également, de manière plus surprenante, la course, dont un moderne considérerait spontanément qu’elle est surtout un lieu de développement de la vélocité.

Force, énergie, vigueur, sont les qualités requises pour la pratique athlétique et cultivées par celle-ci, à ses origines. Sans surprise, Milon est crédité de ces qualités, au fil des portraits ou évocations qui sont faits de lui durant l’Antiquité. Au point que l’on peut se demander s’il n’a pas contribué, par son exemple, à la conviction que Xénophane s’est forgée sur les athlètes. De fait, la probabilité est grande que les deux hommes se soient rencontrés. Xénophane, après avoir quitté Colophon dans les années 540, à la suite de la prise de la cité par l’armée perse, séjourne dans plusieurs cités de Sicile et d’Italie du Sud, Zancle, Catane, Elée et probablement à Syracuse, cités dans lesquelles il rencontre les meilleurs savants du moment. La proximité géographique de Crotone avec les cités précitées, et l’opposition marquée de Xénophane à Pythagore et sa pensée, concourent à laisser penser qu’il a également rencontré le philosophe et donc, très probablement, son gendre et élève, Milon.

Plus généralement, c’est à travers le registre de la force, de son utilité, de son entretien et de son développement, de ses limites et de ses dérives que la figure de Milon est décrite et pensée par la tradition antique. Milon est ainsi, alternativement, célébré pour sa force sans équivalent ou moqué pour l’inutilité de celle-ci, dès lors qu’elle n’est pas mâtinée d’intelligence. » (p. 77-80)

 

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