Jean-Luc Fournet, Ces lambeaux gardiens de la méoire des hommes. Papyrus et culture de l'Antiquité tardive. Extrait.

Jean-Luc Fournet, Ces lambeaux, gardiens de la mémoire des hommes. Papyrus et culture de l'Antiquité tardive, Collège de France/Fayard, coll. Leçons inaugurales du Collège de France, broché, 88 pages, 12€ 

 

Prenant son essor au XIXe siècle avec la découverte de milliers de papyrus en Égypte, la papyrologie consiste à étudier les textes grecs et latins écrits sur un support transportable (papyrus, tessons de poterie, tablettes de bois ou parchemin). Alors que les inscriptions et les sources littéraires peuvent présenter une image normative, idéalisée ou parfois déformée des individus, les papyrus – aussi fragmentaires soient-ils – nous font entrer dans leur quotidien, rendant possible une archéologie de leurs pratiques culturelles.

 

Extrait : « Les papyrus documentaires ont aussi leur mot à dire dans le domaine de la culture écrite, même s’ils sont beaucoup moins exploités à cet égard. Les informations qu’ils livrent sur la langue grecque (et même latine) ont, certes, depuis longtemps retenu l’attention des philologues. On a pourtant voulu frapper le grec des papyrus du sceau du particularisme en le désignant sous l’expression, plus commode qu’exacte, de « grec de l’Égypte ». On ne peut bien évidemment nier qu’il ne recèle quelques spécificités, tenant à la fois du substrat indigène, qui génère des interférences, et aux réalités propres au pays – et, de ce point de vue, il est un excellent champ d’observation de l’adaptation d’une langue exogène à un milieu donné sur plus d’un millénaire. Mais, si le grec des papyrus offre de nombreuses particularités par rapport aux sources grecques non papyrologiques (c’est-à-dire épigraphiques et littéraires), c’est avant tout parce que le papyrus est le support de textes qui, inscrits dans l’urgence de la vie quotidienne, n’étaient pas nécessairement destinés à la publicité ou à la postérité. Leur langue est tantôt celle qui est parlée dans des milieux fort divers, tantôt celle des bureaux administratifs, et ils roulent principalement sur des sujets concrets. Les papyrus sont donc un bon observatoire du grec « vulgaire » (au sens étymologique du terme) et technique, que les autres sources documentent moins bien. Enfin, contrairement aux inscriptions et aux textes littéraires, ils émanent de tous les milieux alphabétisés et n’ont fait l’objet d’aucune sélection – si ce n’est celle des ravages du temps. Aussi, malgré ses spécificités, le grec des papyrus peut-il être considéré  comme s’inscrivant en syntonie avec les autres régions hellénophones dans la dynamique générale que connaît une langue grecque entre la fin de l’époque classique et la période moderne ; et, de ce fait, il est susceptible d’apporter un éclairage complémentaire sur le grec usité dans le reste du monde hellénophone en comblant les nombreuses lacunes de la connaissance que nous en avons. Il n’est d’ailleurs pas rare que les papyrus livrent des mots qui nous étaient inconnus du fait de la déficience de nos sources moins périphériques.

Les documents contribuent à notre connaissance de la culture écrite non seulement par leur langue, mais aussi évidemment par leur écriture. C’est pourtant un domaine où il reste beaucoup à faire. Il faudrait pour cela sortir des limites trop contraintes et rebattues d’une paléographie qui se cantonne à étudier le développement des écritures, pour scruter le rapport entre écriture et texte, comme le font plus volontiers les spécialistes des textes littéraires ou les médiévistes. Il s’agit d’étudier moins la génétique des écritures que les styles et la mise en page en relation avec, d’un côté, le contenu textuel et, de l’autre, les traditions scripturales des bureaux administratifs locaux. L’existence de styles ou formats régionaux est une question à peine effleurée. Mais elle n’est pas suffisante. Si les administrations centrales ou locales ont développé des styles graphiques reconnaissables, un même individu (fonctionnaire, notaire ou simple particulier) avait à sa disposition plusieurs styles sur lesquels il pouvait jouer en fonction du type de document qu’il écrivait. En bref, s’il a pu y avoir des styles favoris dans les chancelleries de telle province ou dans les bureaux notariaux de tel district, se sont aussi développés, à la disposition de tous, des systèmes de différenciation graphique de nature fonctionnelle variant selon les types documentaires et participant d’une conscience graphique au niveau supra-local de plus en plus prégnante durant l’antiquité tardive. La recherche dans ce domaine en est encore à ses balbutiements. » p.64-67. 

 

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Papyrus des archives de Dioscore d'Aphrodité. SB XXIV 15908 + P.Berol. 25074.

Papyrus des archives de Dioscore d'Aphrodité. SB XXIV 15908 + P.Berol. 25074.

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