Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen Âge

Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen Âge, Gallimard, coll. Bibliothèque illustrée des histoires, relié, 720 pages, 35 €.

 

Les rythmes entraînent dans leur mouvement la vie tout entière des individus et des sociétés : les comportements quotidiens et les expériences esthétiques, les déplacements dans l'espace aussi bien que l'ordre du temps. Il n'y a pas de vie sans rythme, c'est-à-dire – comme dans un air de jazz ou une toile abstraite de Mondrian – sans une mise en ordre variable de faits qui se répètent en combinant indéfiniment périodicité et rupture.
Philosophes, sociologues, anthropologues, musicologues s'interrogent parmi d'autres depuis deux siècles sur les rythmes sociaux, dont Marcel Mauss disait qu'ils commandent les représentations du temps. Pourtant, il n'existe pas à ce jour une histoire des rythmes qui confronte nos conceptions et expériences du rythme à celles du passé. Or, le contraste est fort entre notre monde moderne, où les rythmes sont partout, mais sont observés dans des champs séparés (rythmes scolaires, arythmie cardiaque, tempo musical, croissance économique en dents de scie ... ) et la civilisation holiste de l'Europe médiévale : ici, la notion de rythme, héritée de l'Antiquité gréco-romaine, paraît ne concerner que la musique, la poésie et la danse, mais elle entre en fait en résonance avec la totalité de la Création, que Dieu aurait façonnée en six jours.
C'est à ce rythme fondateur que le présent livre emprunte sa propre scansion, en explorant successivement les significations du rhythmu smédiéval, les rythmes du corps et du monde, ceux du temps, de l'espace et du récit, avant de s'interroger sur la fonction des rythmes dans le changement social et la marche de l'histoir
e.

 

Extrait : « Régimes de santé

 

Depuis l’époque scolastique (XIIIe-XIVe siècle), l’influence de la pensée aristotélicienne et de la science arabe a commencé à encourager l’observation directe des rythmes de la nature et des corps. Le recours à l’expérimentation et le développement de savoirs techniques tendent à libérer les esprits des spéculations a priori sur les rapports d’analogie entre les mouvements du microcosme et du macrocosme. Les médecins jouent un rôle majeur dans cette évolution.

En 1256, le médecin Aldebrandin de Sienne écrit en français le Régime du corps pour la comtesse de Provence. Le principe des équilibres et des correspondances, hérité de médecine antique d’Hippocrate et de Galien, reste tout-puissant : tout est affaire de juste rapport entre les quatre saisons, les douze signes du zodiaque, les quatre complexions (sanguine, colérique, mélancolique, flegmatique) qui elles-mêmes correspondent aux quatre humeurs (sang, flegme, bile rouge, bile noire). Mais l’ouvrage d’Aldebrandin se veut aussi un traité sur les moyens de conserver la santé du corps, sans aucune considération théologique ni même morale. L’auteur se préoccupe de mettre les rythmes alimentaires ou sexuels du corps en harmonie avec les rythmes diurnes et saisonniers, afin de le garder en bonne santé : il convient par exemple de moins manger en été qu’en hiver, de dormir la nuit plutôt que le jour, de travailler manuellement quand la digestion est terminée, de prendre des bains à jeun dans les étuves. Remarquable est le souci de l’idiorythmie, de l’adaptation des rythmes sociaux aux âges et aux complexions de chaque individu : le médecin ne doit changer le « régime de santé » d’un patient que progressivement et prudemment pour ne pas heurter de front ses habitudes alimentaires, qui avec le temps lui sont devenues « naturelles ». Imposer brutalement un nouveau régime, même s’il est sain en soi, aurait un effet négatif. Pareillement, si un homme dort le jour et non la nuit comme cela est nécessaire à la santé, il convient de l’amener, mais avec douceur, à changer peu à peu ses habitudes. Un corps sain est un corps bien rythmé.

Le rythme le plus important est celui du cœur, tel que le pouls permet de l’observer. Il a fait l’objet de nombreuses réflexions depuis le Timée de Platon, chez les médecins antiques et les médecins arabes. Pour Galien, le cœur est considéré, avec les poumons, comme un organe de la respiration qui disperse les esprits vitaux dans le sang. Il distingue vingt-sept sortes de pouls, quand d’autres auteurs (Avicenne, Averroès, Gilles de Corbeil, Barthélemy l’Anglais) n’en retiennent que dix. Pour ce dernier, le pouls diffère suivant la quantité, la vitesse, la force, la constitution de l’organisme, le taux de remplissage et la qualité des artères, le repos du patient ; il faut distinguer aussi suivant le sexe, l’âge, la corpulence, la saison, le climat, le fait pour une femme d’être enceinte ou non, le sommeil ou la veille, le bain, le travail, l’alimentation et enfin la « variété des passions de l’âme » (colère, joie, crainte, douleur). Le corps résonne tout entier d’une sorte de musique dont le décryptage vertigineux impose la création de nombreux néologismes, par exemple pour distinguer les types de pouls caprizante, martellinus, fluxibilis, etc. Pour tous les auteurs, le pouls constitue le fondement d’une musique du corps qui obéit aux mêmes proportions numériques que les autres composantes de la musica en général : le pouls orchestre la musica humana. D’où le mot rythmus employé à son propos par Galien et repris après lui. Par le pouls, le microcosme s’inscrit dans l’harmonie du macrocosme et Gilles de Corbeil dit même que le cœur est « le soleil de l’homme » : il assimile ainsi le rythme cardiaque au rythme circadien de l’astre solaire. Le lien entre le pouls et la musique est si étroit, que pour Pietro d’Abano (mort vers 1316) la connaissance musicale est exigée pour exercer la médecine. Pour Gentile da Foligno (mort en 1348), il y a équivalence entre le pouls fort ou faible et les sons haut ou bas, entre les pouls rapide ou lent et les sons long ou bref. » (p. 234-236)

 

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