G. Lenôtre, Trois siècles d'histoire de France : de Henri IV à Napoléon III


G. Lenôtre, Trois siècles d'histoire de France : de Henri IV à Napoléon III, Perrin, coll. Synthèses historiques, broché, 400 pages, 21 €.

 

 

Les petites histoires qui font la grande d'Henri IV à Napoléon III. Nul mieux que Théodore Gosselin - passé à la postérité sous le nom de G. Lenotre - n'a su raconter des histoires d'une plume journalistique, nerveuse, littéraire, tout en puisant des inédits souvent majeurs dans les archives ; contribuant par son oeuvre abondante à mieux faire connaître et aimer notre histoire à des millions de lecteurs. Dans la lignée des "Lundis" de Sainte-Beuve, " le pape de la petite histoire " a publié des recueils de ses meilleurs textes, lesquels couvrent les trois siècles d'or qui vont du règne d'Henri IV à celui de Napoléon III, en passant naturellement par la Révolution, dont il était un éminent spécialiste, et le Premier Empire. Mettant en scène tour à tour les monarques, les puissants et les humbles, la vie quotidienne et les grands événements, ils constituent une chronique passionnante, particulièrement riche en anecdotes, et qui se lit toujours avec un rare plaisir.

 

Extrait : « Allons enfants de la Patrie…
 

C’est une chanson qui a été composée, en avril 1792, à Strasbourg, par un jeune officier nommé Rouget de Lisle, la veille de la déclaration de guerre, et qui fut imprimée, dès le lendemain, dans la vieille cité alsacienne. Comment les exemplaires de ce chant guerrier sont-ils venus aux mains de Mireur ? Les a-t-il achetés lui-même à Strasbourg où ses affaires l’avaient attiré, ou quelque confrère voyageur, le sachant friand de beaux couplets, les lui a-t-il apportés d’Alsace ? On ne sait et c’est le seul point de l’histoire qui ne soit pas élucidé. Ce dont on est certain, c’est que la chanson, dire avec fougue par ce beau chanteur, à l’issue d’un repas animé, un soir d’été, dans le cabaret de la rue Tabuneau, fut acclamé par les clubistes marseillais. Mireur leur distribua les exemplaires qu’il avait en sa possession, et l’un d’eux fut, sans désemparer, porté à l’imprimerie de Ricord et Micoulin, rédacteurs du Journal des départements méridionaux qui publiait chaque jour un compte rendu des débats de la Société populaire. C’est ainsi que, le jour suivant, parurent dans cette feuille, sous ce titre Chant de guerre aux armées des frontières, les six couplets de l’hymne qu’avait chanté pour la première fois, trois mois auparavant, le jeune officier, sans que son succès, très réel, dépassât le petit cercle intime où il s’était produit. Rouget de Lisle est incontestablement le créateur de notre chant national, mais Mireur fut son imprésario et son divulgateur. Sans le hasard qui l’amena, en juin 1792, de Montpellier à Marseille, peut-être que la composition de Rouget de Lisle serait restée oubliée et perdue dans l’innombrable fatras de chansons patriotiques que chaque jour alors voyait éclore.

 

Assurément elle n’aurait pas reçu le nom rayonnant sous lequel elle est connue du monde entier. Car ces vers paraissaient dans le journal marseillais le jour même où s’ouvrait à la mairie le registre d’inscription des volontaires réclamés par Barbaroux : le 24 juin était affiché l’appel aux patriotes ; le 25 et le 26 le registre resta à la disposition des patriotes ; le soir du second jour, les cinq cents noms étaient inscrits et les cinq cents hommes prêts à partir. Or, sur la Canebière moins encore qu’ailleurs, on ne s’enrôle pour une telle aventure sans boire un peu et sans chanter beaucoup. Ce qu’ils chantaient, ces enrôlés, c’était la chanson dont ils avaient trouvé le matin même les paroles dans leur journal, et dont le rythme vibrant résonnait encore aux oreilles de ceux qui l’avaient entendue la veille de la bouche sonore de Mireur. C’était cela encore qu’ils chantaient quand, le 28, les cinq cents se réunirent à l’église Saint-Dominique ; quand, répartis en huit compagnies à peu près égales, ils défilèrent par les rues, gagnant la porte d’Aix, aux bravos, aux applaudissements et aux larmes de toute la population ; ils le chantèrent tout le long de la route, durant vingt-huit jours que dura leur marche, à la traversée de chaque village, à l’entrée de toutes les villes, et l’approche de cette troupe d’hommes enivrés par le soleil, poussiéreux, débraillés, le bonnet rouge en tête ombragé de feuillage vert, avançant au bruit du tambour, traînant deux canons, frappait vivement l’imagination des calmes provinciaux. Un peu épouvantés, ils fermaient leurs portes et se réfugiaient derrière leurs volets clos. « Que sont donc ces gens-là ? » demandaient-ils, à quoi on répondait : « Ce sont les Marseillais. – Et qu’est-ce donc qu’ils chantent ? – Parbleu, c’est La Marseillaise. » Ainsi fut baptisé par toute la France l’hymne que son auteur avait intitulé : Chant de guerre pour l’armée du Rhin. Quand les Marseillais entrèrent à Paris, le 30 juillet, ils chantèrent toujours la chanson que leur avait apprise Mireur ; ils la chantèrent au banquet qui leur fut offert dans les Champs-Elysées, et aussi, au 10 août, lors de l’attaque des Tuileries. Tout Paris l’apprit d’eux : on le réclamait dans les clubs, on l’exigeait dans les théâtres ; on en fit même un opéra, et comme cet engouement sans précédent coïncidait avec les premiers départs de volontaires pour l’armée, La Marseillaise  devint ainsi le viatique obligé de tous les nouveaux enrôlés qui la portèrent aux armées de la République naissante. On l’entonnait dans tous les camps alors que Rouget de Lisle, proscrit comme aristocrate, l’avait sans doute déjà oubliée ; il l’entendit un jour, par hasard, et eut peine à la reconnaître sous son nouveau titre, toute chaude du soleil du Midi, enrichie d’un couplet, et transposée en quelque sorte du fait d’avoir passé par les rudes gosiers phocéens de Barbaroux, au point qu’un étranger disait : « Cet air fait bouillir le sang dans les veines d’un homme : dans toutes les armées, dans toutes les réunions, on le chantera avec des pleurs et du feu dans les yeux, avec un cœur bravant la mort, le despotisme et le démon. » (pages  143-145)

 

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