Érasme, L'Éducation du prince chrétien

Érasme, L'Éducation du prince chrétien, édition bilingue (latin-français) traduite par Anne-Marie Greminger, introduction de Jean-Christophe Saladin, Les Belles Lettres, coll. Miroir des humanistes, broché, 260 pages, 25 €.

 

Ce court traité a été composé en 1516 pour l'instruction du jeune Charles de Gand, qui allait devenir trois ans plus tard Charles-Quint, Empereur romain germanique. Comme le souligne son préfacier Jean-Christophe Saladin, cet ouvrage s'oppose radicalement à son célèbre contemporain, le Prince, rédigé trois ans plus tôt. Pour Machiavel, il importe de tenir ce qu'on a reçu ou conquis, quel que soit le prix que doivent en payer les sujets. Pour Érasme, seuls sont dignes du titre de prince ceux qui consacrent leur personne au bien de l'État et non l'État à leur profit. Il oppose les arts de la paix à ceux de la guerre, l'exercice de la liberté des citoyens à l'obéissance des sujets.

 

« L’éducation princière ne peut être menée à bien que si on se donne tous les moyens d’écarter les flatteurs, ce fléau auquel leur heureux destin expose éminemment les grands princes. D’emblée, la naïveté de la jeunesse donne particulièrement prise à ce mal, parce c’est une tentation naturelle de préférer les paroles mielleuses à la vérité, et aussi parce elle sait d’autant moins se défier des pièges qu’elle les soupçonne moins.

N’allons pas juger cette faiblesse négligeable parce que sans gravité : il faut savoir que les règnes les plus brillants de très grands rois ont été mis à mal par la langue des flatteurs.

Nos lectures montrent qu’aucun peuple, nulle part, n’a subi l’oppression d’une pesante tyrannie sans que les principaux acteurs de cette tragédie aient été les flatteurs. C’est Diogène, si je ne me trompe, qui l’avait clairement compris : comme on lui demandait quel était l’animal le plus nuisible entre tous, il répondit : « Si tu parles des bêtes sauvages, c’est le tyran ; si tu parles des animaux domestiques, c’est le flatteur. »

Ce fléau a une sorte de doux venin, si puissant cependant qu’autrefois il tourna la tête de princes vainqueurs de la terre entière qui se livrèrent au pouvoir d’immondes courtisans pour être menés par le bout du nez et ridiculisés ; ces individus odieux, des affranchis, parfois même des esclaves, étaient les maîtres des maîtres du monde.

Il faudra donc avoir pour premier souci de trouver des nourrices épargnées par cette maladie ou qui y soient le moins possible exposées. En effet, le sexe féminin court particulièrement le risque de la contracter ; de plus, la plupart des nourrices en viennent à éprouver les sentiments des mères, qui en général corrompent le caractère des enfants par indulgence. Bien plus, toute cette engeance doit être, autant que possible, tenue à l’écart du futur souverain, tant elle souffre pour ainsi dire par nature de ces deux défauts majeurs : la sottise et l’adulation.

Deuxième précaution : faire en sorte d’attacher au jeune prince des compagnons doués d’un caractère généreux ; ils doivent d’ailleurs être formés dans cet esprit par celui qui les a choisis pour se montrer obligeants sans tomber dans la flagornerie, pour s’habituer à parler avec courtoisie sans pour autant déguiser leur pensée ou mentir pour plaire. Nous avons déjà parlé du choix du précepteur.

Tout ce qui regarde les serviteurs est vraiment important : fréquemment, en effet, ils favorisent les désirs des enfants, soit par sottise soit parce qu’ils espèrent en tirer quelque avantage pour eux-mêmes. Il faudra donc, autant que faire se peut, confier ce genre de fonction à des hommes sages et intègres, qui auront été avertis, menaces à l’appui, de ne pas approuver continuellement et que l’on aura incités par la promesse de récompenses à remplir scrupuleusement leur office. Dans ce domaine, si un serviteur est surpris à tenter par des conversations, des complaisances honteuses, d’amener le prince à des actions indignes de lui, il se révélera fort utile de punir cet homme publiquement pour servir d’exemple aux autres, et même de lui infliger la peine de mort si le crime est de ceux qui la réclament. Nul ne doit juger cruel pareil châtiment quand nous avons le droit de punir de mort le voleur qui a emporté les quelques pièces qu’il a pu trouver, et cela contre toutes les lois des Anciens ; le même supplice doit être infligé à celui qui a voulu corrompre ce que la patrie a de meilleur et de plus précieux. Si nous renâclons à cause de la nouveauté de la chose (bien que l’empereur Alexandre Sévère eût fait mettre à mort le vendeur de fumée de Thurium en l’enfumant, attaché à un poteau et les pieds posés sur des branches de bois vert), on peut user d’un stratagème pour donner un exemple par un autre moyen : si un homme a été convaincu d’un crime capital contre quelqu’un, on peut le punir aussi sous l’imputation d’avoir corrompu l’esprit du prince en usant de flatteries ignobles. Si dans les châtiments il convient de rendre compte des raisons de la condamnation, le funeste flatteur fait plus de mal à l’État en corrompant, en infectant l’esprit immature du prince par des idées dignes des tyrans, que le voleur qui a pillé le trésor public.

Puisse le Ciel faire qu’au moins chez les chrétiens soit démenti un apophtegme de Carnéade : il disait qu’aux fils de rois on n’enseignait correctement que l’art de l’équitation, parce que dans tous les autres domaines tous les maîtres acquiescent à tout et trouvent tout bon. Le cheval seul, parce qu’il ne sait pas s’il a sur le dos un patricien ou un plébéien, un riche ou un pauvre, jette à terre sans distinction tous ceux qui ne savent pas monter. Et aujourd’hui nous constatons non seulement que les nourrices, les compagnons, les serviteurs adulent les enfants royaux, mais que le précepteur même et le gouverneur de leur enfance ne visent pas à rendre le prince meilleur, en remplissant leur tâche, mais à être plus riches, une fois celle-ci achevée.

Il n’est pas rare que même ceux qui prêchent sur les questions religieuses parlent de façon intéressée, à l’affût de la faveur du prince ou de la cour, ou, s’ils émettent une critique, que leurs propos mordants soient en même temps des plus flatteurs. Je ne veux pas dire par là qu’on doive approuver ceux qui tonnent contre la vie des princes avec des cris séditieux, mais je désire qu’ils mettent en valeur le bon prince sans aller jusqu’à l’outrage, et qu’inversement ils ne se montrent pas courtisans en approuvant chez le souverain chrétien des conduites que même les païens ont condamnées. Les magistrats n’avertissent pas librement et les conseillers ne conseillent pas assez amicalement. En effet, les grands, qui généralement ne s’accordent pas, parce que leurs intérêts divergent, briguent à l’envi la faveur du prince soit afin d’écraser leurs adversaires, soit pour ne laisser à un ennemi aucune prise sur eux. Les prêtres flattent, les médecins opinent. C’est désormais dans la bouche d’orateurs venus d’ailleurs qu’il est possible aujourd’hui d’entendre partout de vraies louanges. Il restait une ancre sacrée, qui pourtant fait elle-même souvent défaut : il s’agit de ceux qu’on appelle couramment les « confesseurs royaux » ; ces hommes-là, s’ils étaient intègres et sages, pourraient, dans le profond secret du confessionnal, donner librement et avec charité des avertissements au prince. Et pourtant, le plus souvent, dans la mesure où chacun ne pense qu’à ses intérêts propres, ils négligent le bien public.

Paradoxalement, poètes et rhéteurs sont moins nocifs, eux dont nul n’ignore qu’ils ont l’habitude de mesurer l’éloge du prince non à ses mérites propres, mais à l’aune de leur propre génie ! Infiniment plus funeste est l’engeance des mages et devins, qui promettent aux rois longue vie, victoires, triomphes, plaisirs et domination, alors qu’ils menacent les autres de mort subite, de désastre, d’exil, de chagrin, faisant jouer pour cela la crainte et l’espoir, ces deux principaux tyrans de la vie humaine. Dans la même catégorie se placent les faiseurs d’horoscope qui prédisent l’avenir – mais ce n’est pas le lieu d’examiner s’il y a là un art quelconque. Il est certain que cette pratique, comme on en use d’ordinaire aujourd’hui, cause aux affaires humaines des maux non négligeables.

Mais la plus nocive de toutes les espèces de flatteurs, c’est celle qui, sous couvert de liberté et par une sorte d’artifice, encourage en s’opposant et loue en critiquant. Plutarque en a donné une description remarquable dans l’opuscule dont voici le titre : Comment distinguer l’ami du flatteur.

Il est deux âges particulièrement exposés à la flatterie : l’enfance parce qu’elle ignore tout, et la vieillesse parce que l’esprit se débilite. Et à tout âge y est exposée la sottise, qui a toujours pour compagnon l’amour de soi. Platon a eu raison de dire que la plus dangereuse forme d’adulation, c’est de se flatter soi-même, et par là de se mettre facilement entre les mains de ceux qui reproduisent ce que l’on faisait déjà de son propre mouvement.

Il y a aussi une sorte de flagornerie muette dans les peintures, les statues et les inscriptions. Apelle par exemple a flatté Alexandre le Grand quand il l’a peint brandissant le foudre. Et Octave se réjouissait d’être représenté sous les traits d’Apollon. On peut ranger dans la même catégorie les statues colossales qu’on élevait autrefois pour les princes, et qui passaient largement la taille humaine. On pourra juger futile, alors que ce n’est pas anodin, que le prince sage et sérieux soit représenté avec des attributs et une tenue en tout point dignes de lui. Il vaut mieux le montrer dans une activité qui intéresse l’État plutôt qu’oisif, comme Alexandre fermant une oreille de sa main pendant que de l’autre il entendait plaider dans les procès. Ou encore Darius tenant une grenade ou Scipion rendant à un jeune homme sa fiancée intacte, après avoir refusé l’or qui lui était offert. C’est par des peintures de ce genre, pleines d’enseignements, qu’il convient d’orner la cour des princes et non par celles qui enseignent la licence, l’orgueil ou la tyrannie. » (pages 122-128)

 

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