Alain Moreau, Mythes grecs. Extrait.

Alain Moreau, Mythes grecs I et II, Les Belles Lettres, coll. Vérité des mythes, 2 volumes brochés sous coffret, 540 pages, 55 €.

 

Des études pluridisciplinaires sur les sources et les origines des personnages de la mythologie grecque : Méduse, Andromaque, Polynice, etc., et des études d'anthropologie comparative sur les rites et mythes d'initiation en Grèce antique.

 

Extrait : « Apparemment, dans les vers 270-336 de la Théogonie, c’est la puissance maléfique qui est en action. La plupart des enfants et descendants de Gaia qui se trouvent cités sont des monstres. Et les monstres engendrent des monstres dans une prolifération qui n’aurait pas de fin si n’intervenaient pas des héros comme Persée, Héraclès ou Bellérophon. Frappés par cette fécondité sinistre, les poètes et mythographes postérieurs à Hésiode ont surenchéri en attribuant à Échidna, la plus prolifique des descendantes de Gaia dans l’interprétation traditionnelle de la généalogie, la maternité d’autres enfants monstrueux. L’un de ceux-ci, le serpent des Hespérides, avait déjà sa place dans le tableau dressé par Hésiode. Mais les autres n’apparaissent pas dans la généalogie de la Théogonie : l’aigle de Zeus qui dévore le foie de Prométhée, le dragon de Colchide, Skylla, et la laie de Crommyon.

Grâce à sa diversité, le passage d’Hésiode permet de dresser une typologie des monstres. Monstres du monde à l’envers dans lequel les caractéristiques de la vieillesse sont attribuées à la jeunesse : les Grées sont « chenues du jour de leur naissance ». Monstres par hybridité : Échidna est mi-femme, mi-serpent; Chimère possède une tête de lion, une tête de chèvre et une tête de serpent. Monstres par gigantisme : l’adjectif μέγας qualifie Chrysaor, Échidna et Chimère. Monstres par prolifération : « Géryon aux trois têtes », comme Chimère ; Cerbère « aux cinquante têtes ». Monstres-serpents : Échidna, Hydre de Lerne, Chimère à tête de serpent, serpent gardien des pommes d’or. De la même façon que, après la Théogonie, Échidna a été pourvue d’une descendance monstrueuse encore plus importante, écrivains, artistes et mythographes ont doté les enfants de Gaia de nouveaux traits horribles, affinant la typologie et accentuant la monstruosité.

Beaucoup de ces monstres sont en liaison avec le royaume des morts. Cerbère est « le chien d’Hadès ». Ils demeurent généralement très loin à l’Ouest, aux extrémités de l’Océan, là où, guidé par les conseils de Circé, Ulysse se rend pour consulter Tirésias et rencontrer les ombres des Enfers, au pays des Cimmériens, couvert de nuées et de brume. Les Gorgones « habitent au delà de l’illustre Océan, à la frontière de la nuit, au pays des Hespérides sonores ». Géryon meurt « dans Érythrée qu’entourent les flots », ville ou île de l’extrême Ouest. Orthos, le « chien de Géryon », est tué en même temps qu’Eurytion le bouvier dans le « parc brumeux, au delà de l’illustre Océan ». Avec les deux ou trois têtes dont le dotent les peintures de vases 36 il apparaît comme un doublet de Cerbère. La localisation de Géryon aux extrémités occidentales du monde, l’utilisation comme gardien de ses troupeaux d’un autre Cerbère expliquent qu’on ait pu considérer ce géant comme un dieu de la mort. Eschyle appelle la Sphinx « Kère », c’est-à-dire déesse de la mort, et Euripide « funeste Érinye ». « L’Hadès infernal, dit-il, l’avait lancée sur les Cadméens ». Le serpent qui veille sur les pommes d’or des Hespérides, dernier monstre cité, vit lui aussi très loin vers l’Occident : il monte sa garde « au delà de l’illustre Océan », « aux limites mêmes du monde », là où demeurent les Gorgones. De plus le serpent est un animal chtonien, et c’est pourquoi il est en relation avec les profondeurs de la terre. Le serpent des Hespérides est « caché sous la noire terre », Échidna mi-femme, mi-serpent « gîte aux profondeurs secrètes de la terre divine ». On notera enfin que Méduse s’unit à Poséidon dans une « tendre prairie », ἐν μαλακῷ λειμῶνι. Les mêmes mots désignent le lieu de l’enlèvement de Perséphone par Hadès : λειμῶν᾿ ἄμ μαλακόν. C’est dans une prairie d’asphodèles, au pays des morts, que marche à grands pas l’ombre d’Achille et que chasse le géant Orion, que d’une façon générale habitent les ombres, « fantômes des défunts » ; c’est dans une prairie aux bords du fleuve Océan que la Harpye Podarge, démon des Enfers, accouche de Xanthe et Balios, les deux chevaux d’Achille. Il est question aussi de prairie dans les mythes eschatologiques platoniciens et dans les textes orphiques. C’est donc dans un lieu proche du monde infernal que se déroule l’union entre le dieu et le monstre.

La monstruosité et la relation avec les Enfers expliquent une troisième caractéristique des descendants de Gaia : ce sont des êtres redoutables dont la rencontre est synonyme de mort. Échidna est qualifiée d’« irrésistible » et d’« atroce ». Cerbère est aussi un monstre « irrésistible » et ὠμηστής, mot que Mazon traduit par « cruel », mais que je rendrais plutôt par « dévoreur de chair crue », car c’est une allusion manifeste à l’anthropophagie du gardien des Enfers :

                  Sans cesse à l’affût, il dévore tous ceux qu’il surprend sortant des portes.

                  (Th., v. 772-773)

Hydre « ne sait qu’oeuvres atroces ». Chimère « souffle un feu invincible », elle est « terrible autant que grande, rapide et puissante ». Phix est la « pernicieuse, désastre pour les Cadméens ». Le lion de Némée, « fléau des humains », les décime et règne en maître. Le gardien des pommes d’or est un « terrible serpent ».

Monstruosité, liaison avec les Enfers, dangereuse puissance, tels sont les traits qui caractérisent la descendance de Gaia d’après le passage de la Théogonie. C’est un monde inquiétant, sinistre, qui nous est présenté, fruit de la fécondité malfaisante de la déesse primordiale. » p.93-98.

 

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Mosaïque du 3e siècle provenant de Thysdrus (El Djem, Tunisie)

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