Ovide, De l'amour : Les Amours, L'Art d'aimer, Les Remèdes à l'amour, Extrait

 

Ovide, De l'amour : Les Amours, L'Art d'aimer, Les Remèdes à l'amour, textes établis par Henri Bornecque. Émendés, présentés et traduits par Olivier Sers. Suivis d'un index des noms propres, Les Belles Lettres, broché, 464 pages, 25 €.

 

 

Plus qu’emprunter à Stendhal, choisir le titre collectif De l’amour pour publier à la suite les Amores, l’Ars amatoria et les Remedia amoris, c’est restituer à Ovide. Stendhal entreprit son traité fin décembre 1819, à trente-six ans, sous le choc d’un nouvel et définitif échec auprès de l’inaccessible Métilde, en se fixant pour but affirmé (il était temps !) de « [se] rendre compte de cette passion dont tous les développements sincères ont un caractère de beauté », besogne expédiée tambour battant en sept mois. Dix-huit siècles plus tôt, Ovide s’était fixé le même programme à dix-huit ans, mais y avait oeuvré trois décennies. La rédaction des poèmes galants à la première personne rassemblés dans les Amours, entamée en – 25, aboutit à une édition

en cinq livres en – 15, suivie en – 4 d’une réédition expurgée en trois livres ne groupant plus qu’une cinquantaine d’élégies. Il y contait des aventures hors norme par leur abondance (outre Corinne, treize liaisons féminines), leur variété et leur crudité (coups portés à une partenaire, refus cinglant de payer les faveurs d’une autre, fiasco auprès d’une troisième, calvitie d’une quatrième ayant trop teint sa chevelure, drague d’une turfiste bien en jambes, avortement clandestin de Corinne, liaison cachée avec une de ses

coiffeuses, chantage sur celle-ci, invectives aux maris trop ou trop peu jaloux, aux gardiens trop rigides, à un torrent en crue, etc.). Dans la foulée, l’Art d’aimer et les Remèdes furent publiés entre la naissance de J.-C. (A A, I et II) et 2 ou 3 (Remèdes, puis A A, III), non sans qu’Ovide, parallèlement aux Amours, eût rédigé et publié (de – 20 à – 16) des Héroïdes, suasoires et lamentations tirées d’exempla mythologiques de passions féminines, une tragédie perdue, Médée, et un traité des soins du visage de la femme, De medicamine faciei femineae, perdu sauf cent vers : trente ans et quelque douze mille vers, ne traitant que de femmes et d’amour. Qui dit mieux ?

 

 

Extrait : «  Je n’ai, gardant chez toi, Hésiode, mes troupeaux

    Vu ni Clio ni les Muses ses soeurs,

Non, j’écris d’expérience. Écoutez un expert,

     Sers-moi, Vénus, je vais chanter le vrai !

Au loin, minces bandeaux, au loin, pudiques marques,

     Voiles couvrant jusqu’à mi-pied les jambes,

Je chante l’amour sûr et les liaisons licites,

     Rien dans mes vers n’offrira prise au crime !

D’abord, soldat novice en tes premières armes,

     Applique-toi à bien choisir l’aimée,

Second labeur, fléchir la fille qui t’a plu,

     Troisièmement, faire que l’amour dure,

Voilà mon plan, la piste où court mon char, la borne

     Qu’en son galop devra serrer sa roue.

Tant que tu peux errer, sans bride encor, choisis

     Celle à qui dire : Oui, je t’aime, et toi seule.

Le ciel au gré des vents ne te l’enverra pas,

     C’est à tes yeux de chercher leur charmeuse.

Un bon chasseur sait où tendre un filet au cerf,

      La bauge où gîte un sanglier grogneur,

L’oiseleur sait la haie propice à ses gluaux

      Et le pêcheur l’eau la plus poissonneuse.

Tu veux aimer longtemps, commence par apprendre

      Sur quels terrains abondent les beautés.

Tu n’auras pour trouver ni à mettre à la voile

      Ni à courir trop longuement les routes.

Persée de la noire Inde emporta Andromède,

      Pâris, phrygien, ravit Hélène aux Grecs,

Mais Rome a tant de jolies filles qu’on peut dire

      Que l’univers y groupe ses chefs-d’oeuvre.

Gargare a moins d’épis, Méthymne moins de grappes,

      Le bois d’oiseaux, l’océan de poissons,

D’astres le ciel, que Rome, où tu vis, n’a de femmes :

      Ville d’Énée, sa mère s’y fixa.

D’un fruit vert non formé le charme neuf t’excite ?

      Vois, sous tes yeux, cette fillette intacte.

La veux-tu femme faite ? En voici mille, et telles

      Que tes efforts pour choisir seront vains.

L’aimes-tu par hasard plus mûre et plus experte ?

      Crois-moi, la troupe est plus compacte encor !

Flâne, quand le soleil entre au signe du Lion,

      Sous le portique ombragé de Pompée,

Sous le don d’Octavie, de son fils Marcellus

      Jouxtant le marbre exotique et superbe,

Celui qu’orna Livie de peintures antiques,

      Qui sous son nom fut dédié, celui

Montrant le crime en gestation des Danaïdes

      Sur leurs cousins, et, glaive en main, leur père,

N’omets ni Adonis déploré par Vénus,

      Ni le sabbat sacré des Juifs syriens,

Ni le temple memphite : Isis, là, de plus d’une

      Fait ce que fut Isis pour Jupiter.

Puis (qui l’eût cru ?) les forums même à l’Amour siéent,

      Quoique bruyants, souvent la flamme y naît,

Sous le temple de marbre à Vénus consacré

      La nymphe Appias lance en l’air ses eaux vives.

Là l’Amour se rend serf plus d’un jurisconsulte,

      Prudent pour l’autre, imprudent pour soi-même,

Là plus d’un beau parleur ne trouve plus de mots

      Pour ce cas neuf, plaider sa propre cause,

Et Vénus rit de lui, dans son temple, en voisine :

      Hier avocat, il se voudrait client !

Bats surtout en chasseur les gradins des théâtres,

      Plus giboyeux qu’on ne saurait rêver,

Tu y trouveras tout, l’amour, la bagatelle,

      Le flirt d’un jour, la liaison d’une vie. » (L’Art d’aimer, Livre I, v. 27-92)

 

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