David Kinney, Robert K. Wittman, Le journal du diable. Les secrets d'Alfred Rosenberg, Extrait

David Kinney, Robert K. Wittman, Le journal du diable. Les secrets d'Alfred Rosenberg, le cerveau d'Hitler, traduit de l'anglais (américain) par Anna Souillac, M. Lafon, broché, 489 pages, 21,95 €

 

Document historique d’une valeur inestimable, Le journal du diable constitue une plongée fascinante dans la pensée d’Alfred Rosenberg, l’ami intime d’Hitler et l’idéologue du nazisme, considéré comme l’initiateur de la solution finale qui consigna ce dont il fut le témoin et l’acteur de 1936 à 1944.

Ces 400 précieuses pages d’archives inédites, pièces capitales du procès de Nuremberg, ont disparu mystérieusement avant même la fin des audiences : le procureur américain Robert Kempner, pourfendeur acharné des crimes du IIIe Reich était également un collectionneur d’archives nazies… À sa mort, le funeste journal passe de main en main : il traverse l’Atlantique et devient l’objet de toutes les convoitises. Un professeur le vole à une vieille dame en maison de retraite ; il est égaré dans une benne à ordure ; un archiviste rêve pendant dix-sept ans de se l’approprier… Jusqu’à ce que Robert K. Wittman, un ancien agent du FBI, le retrouve au printemps 2013, mettant ainsi fin à près de soixante-dix ans d’une quête acharnée.

 

Extrait : « Durant la fin des années 20, Rosenberg s’occupa du Völkischer Beobachter, mais travailla également à un autre projet, un magnum opus, un ouvrage sur la race, l’art et l’histoire qui couvrirait plus d’un millénaire, un livre qui irait bien au-delà des dépêches quotidiennes ou mensuelles qu’il diffusait jusqu’alors. Il avait pour ambition que Le Mythe du vingtième siècle devienne un classique de la littérature. Cette somme était censément le point culminant de ses réflexions sur l’Allemagne et sa place dans le monde, une théorie philosophique de grande envergure et la description la plus complète de l’idéologie nazie jamais publiée et diffusée au monde. Il s’attendait à être consacré comme le plus grand intellectuel du parti.

Bien qu’il eût aimé se consacrer exclusivement à l’écriture de son livre, il fut contraint d’y travailler par intermittence. « J’étais occupé toute la journée au journal, confessa-t-il des années plus tard, et ne pus par conséquent pas le développer de façon aussi poussée que l’aurait fait un universitaire. » Quand il s’échappait durant la journée pour écrire, son patron s’énervait. « R’gardez-le, là-bas dans son coin, cet idiot de snob, ce crétin sans diplômes », dit un jour Max Amann, l’éditeur du journal, à l’un de ses compatriotes. Il pointa Rosenberg du doigt, assis à une table en marbre derrière la grande vitrine du café Tambosi sur Odeonplatz, à regarder en direction des horloges jumelles de l’église des Théatins dans laquelle de nombreux membres de la famille Wittelsbach étaient enterrés. Les tables qui entouraient Rosenberg étaient jonchées de livres et de documents et il avait l’air visiblement plongé dans ses pensées. « Il écrit son « œuvre ». Ah, quel bohémien ! cria Amann. Alors qu’il devrait être en train de publier un journal digne de ce nom ! »

Rosenberg réussit à finir son manuscrit en 1929 et demanda à sa femme, Hedwig, de lui en taper un exemplaire au propre qu’il remit ensuite à Hitler pour approbation. Six mois passèrent. Le Führer ne fit aucun commentaire. Quand Rosenberg aborda enfin le sujet, Hitler lui dit qu’il avait trouvé le texte « intelligent », mais qu’il se demandait qui allait bien pouvoir lire des centaines de pages de cette théorisation idéologique rosenbergienne. Hitler n’avait-il pas déjà publié le livre nazi le plus important avec Mein Kampf ? D’un autre côté, Hitler était un homme politique pragmatique bien décidé à s’emparer du pouvoir et à l’exercer, et certaines idées contenues dans le Mythe étaient, c’est le moins qu’on puisse dire, explosives.

Ainsi, quelles que fussent ses réserves, Hitler les écarta et approuva la parution du livre. En 1930, l’ouvrage de Rosenberg sortit en librairie.

Le Mythe du vingtième siècle était un texte alambiqué et pour ainsi dire incompréhensible. Rosenberg le considérait comme un traité de philosophie sur l’art, la religion et ses idées peu conventionnelles concernant la race et l’histoire. « Chaque race a son âme et chaque âme a sa race – sa propre architecture à l’intérieur et à l’extérieur, son apparence caractéristique et sa façon de vivre, et sa propre relation entre les forces de sa volonté et de sa raison, pouvait-on y lire. Chaque race cultive son propre idéal. Si, à cause d’une infiltration massive de sang étranger et d’idées étrangères, cet idéal est modifié et détruit, il ne peut résulter de cette métamorphose interne que chaos et catastrophe, selon l’époque. »

Ainsi se poursuivait sa prose, sans véritable structure et de façon interminable. Un admirateur tenta même d’en faciliter la lecture en publiant un long glossaire de sa terminologie la plus obscure.

Parmi les paragraphes incompréhensibles du texte apparaissaient parfois quelques moments de clarté, des idées qui allaient imprégner la pensée nazie pour les quinze années à venir. Rosenberg écrivait que la culture allemande et l’honneur national avaient joué un rôle fondamental dans l’expansion de la civilisation à travers les âges. Toutes les grandes cultures du monde avaient connu une influence aryenne. Le mélange des races – le chaos racial – avait conduit à la chute des plus grandes civilisations. En accordant des droits similaires au « sang ennemi », l’homme teuton avait commis un « péché envers son propre sang ». Seul un retour à la pureté racial pourrait redonner à l’Allemagne la force qu’elle avait perdue.

Les adeptes de cette littérature nationaliste antisémite – Fichte, Gobineau et Chamberlain – ne purent s’empêcher de remarquer qu’ils avaient déjà lu tout cela auparavant. Le livre de Rosenberg ne contenait aucune nouvelle idée majeure. Cependant, après l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, le Mythe fut considéré comme l’une des pierres angulaires du national-socialisme, au même titre que Mein Kampf, un livre que tout nazi digne de ce nom devait posséder. Des années plus tard, de nombreux dirigeants nazis nieront l’avoir véritablement lu. Goebbels parla de « vomi idéologique ». Göring encensa le livre dans une lettre qu’il écrivit à Rosenberg, mais confiait derrière son dos qu’il s’était endormi dès la lecture du premier chapitre. On rapporte que Hitler l’aurait « feuilleté par curiosité » et l’avoir trouvé bien « trop abscons ». On dit même qu’il détestait le titre. Les nazis ne répandaient aucun mythe, disait Hitler, ils inondaient le monde d’un nouveau savoir. » (p. 137-139)

 

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