Claude Sintès, Les pirates contre Rome. Extrait.

Claude Sintès, Les pirates contre Rome, Les Belles Lettres, coll. Realia, broché, 288 pages, 23,50 €.

 

Apparue sur les rivages désolés de l'Anatolie du Sud, en Cilicie, une forme particulièrement virulente de piraterie se combina avec d'autres pirateries plus localisées pour gagner peu à peu tout le bassin méditerranéen et finalement gêner l’expansion de l’empire romain. Cet ouvrage donne toutes les clés pour comprendre « de l'intérieur » cette piraterie antique.

 

Extrait : « Avoir emmené César sur une île pour le maintenir captif est logique, car cela facilitait grandement sa surveillance « à vue ». L’île de Pharmacuse est un bon choix : elle semble déserte à l’époque de la fin de la République, l’archéologie n’ayant détecté une occupation pérenne qu’à partir du Haut-Empire. Elle se trouve suffisamment loin des côtes pour laisser à l’entreprise la discrétion nécessaire mais est assez proche du continent pour permettre les allers-retours nécessités par la demande de rançon et pour l’approvisionnement des hommes. Les pirates sont en effet nombreux, il y a plusieurs bateaux et ils restent trente-huit jours au mouillage devant une île sans ressource. Plusieurs navettes ont dû être organisées pour compléter le ravitaillement en vivres et en eau.

Le rapt de César près de la ville de Milet, alors qu’il arrive de Rome pour se rendre à Rhodes, a été considéré comme une invraisemblance par beaucoup car trop au nord de la route qu’il devait suivre. Cela ne semble pas être un argument à prendre en compte, on sait à quel point les conditions de navigation amenaient les bateaux à devoir se dérouter parfois. L’exemple le plus célèbre de ces itinéraires atypiques est celui de l’apôtre Paul, partant de Crète pour se rendre en captivité à Rome et que les vents pousseront jusqu’à Malte. Qu’un coup de vent de sud-est ait obligé le capitaine du bateau de César à se dérouter plus au nord ne doit pas être considéré comme une impossibilité.

La proposition de César d’augmenter sa rançon a été interprétée comme un signe de sa morgue et de la haute opinion qu’il avait de lui-même. C’est exact mais je pense qu’il faudrait rajouter un élément jamais signalé : renchérir sa valeur à ce point le rendait encore plus précieux aux yeux de ravisseurs qui n’avaient aucun intérêt à mettre en danger une telle fortune vivante. Quelqu’un d’aussi intelligent que César a pu voir là un moyen supplémentaire de garantir sa personne, surtout s’il était déjà déterminé à récupérer l’argent au plus vite. Toujours à propos de sa détention, qu’il fasse taire les pirates et leur impose le silence quand le chahut le dérange correspond bien à sa personnalité. On sait l’ascendant qu’il pouvait avoir sur son entourage et sa capacité à imposer ses vues. Qu’il écrive des poésies et des discours est une information parfaitement plausible : c’est une pratique de jeune intellectuel à laquelle César adhère d’autant plus que le but de son voyage est de se rendre à Rhodes pour étudier la rhétorique.

La capacité de César à se battre en mer, à organiser la poursuite et à gagner un combat naval est vraisemblable aussi. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque de sa capture il a déjà servi comme officier dans l’état-major de Marcus Thermus, qui l’a chargé de rassembler et de conduire une flotte. Juste avant d’être pris il a aussi été placé, brièvement, sous les ordres de Servus Isauricus précisément contre les pirates ciliciens. Il ne s’agit donc pas d’un jeune homme sans expérience : il connaît leurs tactiques, leurs bateaux et peut-être leurs réactions. Sans être un spécialiste de la marine il semble donc à même de conduire un petit combat naval. S’agit-il en revanche de Ciliciens ? Seule la version de Plutarque leur donne cette origine mais on a vu que, s’agissant de pirates, ce terme souvent générique n’était pas obligatoirement relié à une région précise.

Rassembler une flotte à Milet alors qu’il est un simple citoyen sans mission officielle au moment de son voyage a semblé suspect aux yeux de plusieurs historiens. Ce ne sont en effet pas de simples bateaux de pêcheurs qu’il lui faut réunir mais bien des navires de guerre et des soldats afin d’attaquer avec quelque chance de succès des pirates aguerris et nombreux. Cette question est effectivement épineuse mais un article récent a montré que c’est moins étonnant que cela ne le paraît à première vue. Le père de César a servi comme gouverneur de cette province vingt-cinq ans auparavant et a laissé un bon souvenir dans les villes côtières d’Asie Mineure. L’auteur met en avant le sentiment de reconnaissance et peut-être aussi le calcul des autorités locales qui se ménageaient ainsi un allié à Rome, voire un bienfaiteur si sa carrière l’amenait loin. Ce contexte et le souhait que devait avoir César de se créer en Orient une clientèle, on dirait aujourd’hui un réseau, rend du coup moins hypothétique la mise à disposition rapide de navires de guerre par les responsables locaux. La question de la condamnation à mort des pirates par César, sans attendre la décision définitive du gouverneur, est difficile aussi à trancher mais reste possible. Les pirates ne répondant pas au droit commun, ils peuvent être saisis par un citoyen de quelque importance et mis à mort en dehors des règles juridiques admises. » p.148-151.

 

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Mosaïque du IIe siècle ap. JC, provenant de Dougga et représentant Dionysos contre des pirates.

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