Anne et Maurice Sartre, Palmyre. Vérités et légendes, Extrait

Anne et Maurice Sartre, Palmyre. Vérités et légendes, Perrin, broché, 280 pages, 14 €.

 

Palmyre, la « perle du désert », inscrite au patrimoine mondial de l'Humanité en 1980, subit depuis des années des destructions irréparables largement relayées par les médias. Mais beaucoup d'articles et d'ouvrages écrits à la va vite ont contribué à répandre des erreurs innombrables sur une ville objet de tous les fantasmes. D'où tirait-elle sa richesse ? D'où venaient ses habitants ? Quels étaient ses dieux ? Qui furent réellement Odainath et Zénobie ? Pourquoi ce site prestigieux a-t-il suscité autant d'intérêt et de haine ? Quelle a été son importance aux yeux des Syriens, hier et aujourd'hui, et quel est son avenir ? En vingt-neuf chapitres rédigés d'une plume alerte, en mettant à la portée de tous les découvertes les plus récentes, Annie et Maurice Sartre font le tri entre réalités et légendes sur Palmyre et l'histoire de la Syrie.

 

Extrait : « Palmyre, entourée de sables, se tient entre les Romains et les Parthes

 

Palmyre se situe dans une dépression bordée à l’ouest par une chaîne de montagnes, où les eaux pluviales de l’hiver se rassemblent facilement. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare qu’à la fin de l’hiver l’oasis soit entourée de grands lacs à l’est et au sud. Le désert autour de Palmyre n’est pas une étendue de sable stérile comme peut l’être le Sahara, mais c’est plutôt une steppe où la végétation n’est pas absente sous la forme de touffe de végétaux qui verdissent au printemps. Et, à partir des premières pluies, une herbe rase recouvre le sol de la plaine et des montagnes environnantes. Une source semble avoir joué un rôle déterminant dans le développement de l’oasis : la source Efqa, à l’entrée sud-ouest de la ville antique. Mais contrairement à ce que dit Pline, les eaux n’en sont pas agréables. En effet, son eau est chaude et sulfureuse, peu propre à la consommation même après avoir reposé, mais elle fut décisive dans la naissance de l’oasis dont elle assure l’irrigation. La cité accordait une grande importance à cette source vitale en nommant chaque année des administrateurs (épimélètes) choisis au sein des plus grandes familles et le dieu Iarhibôl en était le protecteur. Pour l’eau potable, il était possible de creuser des puits, mais on captait surtout les eaux d’infiltration acheminées parfois de loin grâce à des galeries souterraines, les qanats. Une étude minutieuse des circulations d’eau montre aussi que deux wadi se rejoignent au pied de la butte où se dresse le temple de Bêl : l’un venant de l’ouest, le wadi as-Suraysîr, l’autre venant du nord, le wadi Abû Ubayd. Le premier se remarque encore parfaitement dans le paysage, à la limite sud du quartier « romain » de la Palmyre antique, l’autre est remplacé aujourd’hui par la route qui relie le temple de Bêl à la ville moderne, à proximité du musée. Certes, il s’agit de cours d’eau très temporaires, alimentés quelques heures après une forte pluie, mais qui néanmoins recueillent les eaux pluviales et les conduisent vers les zones situées au sud, là où on localise la première oasis.

Les sols ne sont pas non plus très fertiles, envahis par des remontées salines qui souvent les rendent peu cultivables. En réalité, Pline est plus soucieux de l’effet littéraire de sa description de Palmyre, où il n’est jamais allé, que de sa véracité.

Il n’est pas plus exact dans la suite de son propos quand il écrit que « par un sort particulier, elle est entre les deux grands empires des Romains et des Parthes, dans les conflits, elle est l’objet des soins de chacun d’eux ». A la suite de cette affirmation, on a longtemps cru que Palmyre était une sorte d’État tampon entre Rome et les Parthes (qui occupent toute la Mésopotamie depuis le milieu u IIe s. av. J.-C. jusqu’en 224 ap. J.-C.). Ernest Will a montré depuis longtemps qu’en réalité l’affirmation de Pline ne reposait sur rien, et pouvait au mieux correspondre, peut-être, à une situation périmée depuis longtemps, celle de la fin du royaume séleucide, car, à partir du IIe siècle av. J.-C., celui-ci traverse une grave crise dynastique et les diverses communautés périphériques en profitèrent pour échapper au contrôle royal. Faute de documentation explicite, on en reste au stade des hypothèses et l’on ne sait pas quel fut le statut de la ville par rapport au pouvoir des rois séleucides qui régnèrent sur la Syrie après la mort d’Alexandre et résidaient à Antioche. A –t-elle-même fait partie à un moment de ce royaume ? Un épisode relaté par l’historien grec Polybe invite à poser la question. Lors de la bataille de Raphia qui oppose le 22 juin 217 le roi grec d’Antioche, Antiochos III, au roi grec d’Alexandrie, Ptolémée IV, le premier reçoit l’aide d’un contingent de dix mille cavaliers arabes commandés par un certain Zabdibêl. Or ce nom est bien représenté à Palmyre, souvent sous la forme Zabdibôl, mais aussi Zabdibêl ; le nom n’est même attesté que là ! Il est exclu que les dix mille cavaliers soient tous originaires de Palmyre, car la ville ne peut fournir autant de soldats à elle seule, mais Antiochos III a dû placer à la tête des contingents fournis par les tribus bédouines de son royaume un habitant de Palmyre qui les connaissait et les comprenait.  Les Palmyréniens étaient-ils alors des alliés du roi ? Ou bien Palmyre était-elle une ville soumise, obligée de participer à l’effort de guerre du roi d’Antioche ? On ne peut conclure à partir d’un récit aussi sommaire, mais il semble être le premier à montrer des Grecs en contact avec un Palmyrénien.

En tout cas, la culture grecque n’est pas restée ignorée longtemps à Palmyre. Les plus anciennes inscriptions grecques de la ville sont antérieures à l’annexion romaine, ce qui veut dire que l’usage de cette langue n’est pas lié au statut politique de la ville et que Palmyre a pu être influencée assez tôt par la culture grecque de la Syrie voisine. On ne peut pas exclure qu’elle ait même été organisée plus ou moins comme une cité grecque avant même l’annexion par Rome.

Lorsque, en 65-64 av. J.-C., Pompée annexa la Syrie comme province romaine, Palmyre resta en dehors de la nouvelle province. Un épisode qui se situe en 41 av. J.-C. le prouve. Cette année-là, le général romain Marc Antoine lança ses cavaliers contre Palmyre pour la livre au pillage afin de la punir d’entretenir des relations amicales avec les Parthes, ennemis des Romains. En fait, les Romains repartirent bredouilles car les Palmyréniens avaient été prévenus et avaient mis leurs richesses en sécurité dans le désert entre Palmyre et l’Euphrate. De cet épisode, on peut néanmoins tirer une conclusion : Palmyre ne fait pas partie de la province romaine, car un général romain n’aurait pas lancé l’armée romaine pour piller une ville romaine, sauf révolte explicite. (p. 33-37)

 

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